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Dans le roman de Lesage Gil Blas de Santillane (1715-1724-1735), le personnage Gil Blas est généralement présenté comme un être observant, mais incapable de vraiment prendre sa place dans le monde: “Ce n’est pas lui qui aurait écrit: ‘la vie est un combat’; lutter n’est pas son fort” nous dit Olivier de Gourcuff, en 1888, dans la préface de La Morale de Lesage d’Arthur Du Chêne.[1] Gil Blas serait l’antithèse du guerrier noble. Pour Francis Assaf, l’“itinéraire géographique correspond assez étroitement à l’évolution psychologique et existentielle du héros”, mais c’est un itinéraire qui conduit au désenchantement.[2] De même, quand nous lisons Gil Blas à la lumière du “genre” picaresque, nous finissons, comme Maurice Molho, par concevoir ce texte de Lesage comme une “fade mouture” de Turcaret.[3] Daniel-Henri Pageaux y voit une épopée de la médiocrité.[4] Si l’on en croit donc ces critiques, Gil Blas se retirerait du monde antagonique de la politique et des affaires, pour construire une utopie rurale basée sur des traditions séculaires et un patriarcat bienveillant. Frédéric Mancier considère que Gil Blas trouve un sens à partir de Lirias–ou Llirias–soit la propriété que Gil Blas acquiert à la fin du second volume. À partir de là, l’œuvre peut alors être définie téléologiquement: “... Lirias, l’âme du roman, la force du seigneur Gil Blas, ses racines nouvelles et ses ailes–juste une terre d’utopie ou un jardin à la Candide?” Frédéric Mancier ne répond pas directement à cette question, même s’il qualifie la vie de Gil Blas de “carrière réussie”.[5] Dans cette optique, le monde que Gil Blas construit à la fin du roman, s’apparenterait à une critique de la société de l’époque contemporaine de l’auteur, en particulier de la société bourgeoise. La vie seigneuriale que le héros se fabrique à la campagne serait alors une utopie possible pour trouver le bonheur dans ce monde. Le texte se terminerait sur une désillusion: l’utopie de Lirias représenterait une communauté autre, meilleure que celle que le héros a quittée, et à partir de laquelle, selon Frédéric Mancier, Gil Blas pourrait se lancer à la reconquête du monde. Mais c’est bien malgré lui que Gil Blas quitte son petit domaine, et il faut toute la persuasion de ses amis pour le faire partir. Dans le cas du jardin à la Candide, Lirias serait un pis-aller dans lequel, après bien des malheurs, Gil Blas se construirait une retraite décevante. Dans les deux cas, l’utopie ou le jardin serait le constat d’un échec. Gil Blas est pourtant un personnage qui change, qui évolue et qui refuse la fatalité de sa naissance, pour devenir quelqu’un dans le monde. À la différence des Picaros, ses aventures ne se résument pas à un jeu à somme nulle: il apprend, s’élève, et réussit en exploitant un talent particulier, celui de bien écrire.

Grâce à ce don de la nature et de son éducation, le héros s’élève dans les plus hautes sphères du pouvoir. L’ascension sociale de Gil Blas est justifiée par son inventivité et sa capacité à servir.[6] En ce sens, Gil Blas ressemble à ces entrepreneurs que Cantillon décrit dans son Essaie sur la nature du commerce en général.[7] L’ascension sociale de Gil Blas est justifiée par la notion d’entreprenariat selon laquelle, comme l’expose Frederick B. Hawley dans un article séminal, les profits que le héros réalise sont réhabilités par les risques–politiques ici plus qu’économiques–que celui-ci prend (“assumption of risk”).[8] Ainsi, l’argent qu’il gagne et la propriété qu’il acquiert constituent une récompense pour son dévouement et les services qu’il rend. Dans une société qui est en perpétuelle mutation, Gil Blas prend pleinement les risques qui vont le rendre riche, au point même de faire l’expérience de la prison.[9] En ce sens, l’article de Hawley confirme la thèse formulée par Colin Jones à propos de la Révolution française, à savoir que la France n’était pas une société stable et figée, et qu’un brassage social avait continuellement lieu.[10] Gil Blas participe à une professionnalisation, décrite par Jones, de la bureaucratie du royaume de France. Ajoutons que dans le roman, Gil Blas choisit très tôt de devenir un serviteur, car, comme semblent le montrer ses premières expériences, d’abord comme voleur, puis comme médecin, ses choix de carrière sont limités.[11] C’est ce qui donne à Lirias une couleur positive: sa réussite ne se construit pas en opposition avec le monde de référence, mais en conjonction avec ce monde. La “micro utopie” que se construit Gil Blas ne serait plus alors une utopie du rejet (échec), mais une utopie du repos mérité (réussite), au sens moderne de la retraite, et non au sens de repli sur soi.[12] La société qui est décrite dans Gil Blas est ainsi révélatrice d’un glissement paradigmatique du sens de la retraite: le repos mérité tend à remplacer progressivement le repli religieux.

Lirias et l’utopie

Si, comme Jean-Michel Racault, nous définissons l’utopie littéraire narrative comme un texte programme sous forme didactique, dans lequel on trouve “le tableau d’une société imaginaire où ce programme a été accompli”, Lirias ne correspond guère à ce genre.[13] Néanmoins, le domaine de Gil Blas coïncide avec la définition plus vaste d’une expérience en “mode utopique”, puisque l’on peut considérer que l’expérience du héros appartient au récit de voyage–au parcours dans l’espace géographique correspond le temps de l’existence–dans une Espagne imaginaire–sans être de fantaisie–dans laquelle on trouve une société donnée comme meilleure que le monde de référence.[14]

La première fois que Gil Blas nous décrit son nouveau domaine, c’est sous le signe du noble dénuement et de la tranquillité: “C’est une petite maison sur les bords du Guadalaviar, dans un hameau de cinq ou six feux, et dans un pays charmant”. C’est un lieu où l’on trouve du “bon gibier, avec du vin de Benicarlo et d’excellent muscat”.[15] Curieusement, Scipion, valet de Gil Blas, décrit le nouveau domaine de son maître comme un “ermitage”.[16] Cette description s’avère problématique, puisque le lecteur a pu rencontrer de ces curieux “ermitages” précédemment dans le texte. Or, ces lieux supposés de dénuement ont offert l’exemple de la duperie et de la débauche.[17] Est-ce à dire que l’utopie de Gil Blas serait une supercherie? À première vue non, comme en témoignent les aventures du héros depuis sa sortie de prison: par exemple, le don de la terre et l’orfèvre honnête–qui lui rembourse les 2000 ducats qu’il y avait déposés–forment une somme d’expériences qui nie le côté artificieux de Lirias. De plus, le statut de Gil Blas comme véritable maître n’est pas remis en question et s’il n’est pas encore noble, il est devenu officiellement “seigneur de village”.[18] En ce sens, il n’y a pas une condamnation générale du monde du commerce et de l’argent, mais un regard impartial sur une société qui évolue.

De plus, l’épisode de la prison agit pour le héros comme un “sas” utopique, selon l’expression de Jean-Michel Racault.[19] Il permet à celui-ci de sortir d’un monde pour rentrer dans un autre, même s’il s’agit ici du même monde. Mais ce vieux monde est transformé par le regard que Gil Blas porte sur celui-ci. La “chaumière” de Lirias à la fin du livre neuvième se transforme au début du livre dixième en “mon château de Llirias”.[20] Et si, sous l’influence d’un Gil Blas qui veut se retirer du monde, le château redevient “chaumière” deux chapitres plus tard, son compagnon Scipion y découvre une maison “qui a quatre pavillons”, “bien située, bien bâtie, et entourée de pays plus charmants que les environs même de Séville”. En un mot: “le paradis terrestre”.[21]

Arrivé dans sa demeure, Gil Blas fait l’expérience utopique habituelle. L’action fait place à la description, et ce sont les habitants qu’il rencontre d’abord, soit “sept à huit domestiques”: un cuisinier, qui appartenait à l’archevêque de Valence, un aide de cuisine, un marmiton, un portier et des laquais, tous choisis et payés par son ancien maître.[22] Quand Gil Blas rencontre les paysans qui cultivent ses terres, terres sur lesquelles il avait été lui-même intendant, il est accueilli dans une telle joie qu’elle laisse le lecteur songeur, et demande un second regard sur le caractère artificiel de cet “ermitage”: “Ils crièrent tous ensemble: Vive notre nouveau seigneur, qu’il soit le bienvenu à Lirias!”.

Dans et autour de la maison, on retrouve la symétrie chère aux auteurs de récits de voyages imaginaires. Le jardin est “comparable à celui de l’Escurial”.[23] La maison possède deux appartements “aussi bien meublés qu’ils pouvaient l’être sans magnificence”.[24] Comme en utopie, le narrateur fait l’expérience du confort, mais il reste entouré d’objets sans réelle valeur marchande et sans luxe. De plus, cette petite société utopique n’échappe pas au mirage de la continuité atemporelle. Si l’ameublement tend ainsi à enraciner son propriétaire dans l’histoire, il atteste que l’endroit où le narrateur va vivre appartient à une tradition ancestrale qui remonte au “temps que les Maures occupaient le royaume de Valence”, c’est-à-dire au moins avant 1238.[25] Cette atmosphère installe le nouveau seigneur dans la tradition–importante pour un nouveau noble–et dans la permanence–déterminante pour l’utopie.

Au confort sans ostentation et à la sobre permanence utile des objets, il faut ajouter l’abondance de la nourriture, irrésistible dans les utopies littéraires. Au déjeuner, “On nous servit une olla podrida si délicieuse que nous plaignîmes l’archevêque de Valence de n’avoir plus le cuisinier qui l’avait faite”.[26] Encore une fois, la lecture s’établit selon un mode utopique de l’essence en opposition à l’apparence: la simplicité du repas, l’olla podrida–sorte de ragoût de porc avec des pois est essentiellement un plat paysan–est relevée par la délicatesse des saveurs. Au repas délicieux se joint un vin exquis, deux cailles et un petit levraut. Pour le repas du soir, une longue liste de plats témoigne de la richesse de ce domaine et du mode utopique de la description.

En revanche, le fait que Lirias soit une communauté dans le monde, et que le narrateur passe de sa propriété à la ville sans qu’il n’y ait de barrière interdisant son passage, rejette cette société dans le genre de la “micro utopie”–comme le sera par exemple la petite société construite par Julie de Wolmar et son mari dans la Nouvelle Héloïse. Le héros trouve une terre de paix sur laquelle l’amitié de ses voisins et paysans berce une vie toute centrée sur les plaisirs de la famille. Le texte se présente comme une projection dans le temps, comme pour Crispin dans Crispin rival de son maître ou Frontin dans Turcaret.[27] Mais dans ce texte, le bonheur est conquis, il ne reste qu’à le vivre et à le préserver. Alors, Gil Blas se marie, et c’est sous le signe de la transparence et de la pseudo-liberté utopique que l’union des cœurs aura lieu. En effet, sa future femme se donne à lui librement et ouvertement. Elle lui dit: “j’applaudis aux choix de mon père, au lieu d’en murmurer. Je ne sais, continua-t-elle, si je fais bien ou mal de vous parler ainsi; mais si vous me déplaisiez, je serais assez franche pour vous l’avouer; pourquoi ne pourrais-je pas vous dire le contraire aussi librement?”.[28] On peut encore une fois se demander si l’optimisme de Gil Blas ne contamine pas le monologue de la jeune femme, puisque cette liberté est limitée par un père qui est “prêt à la gronder si elle eut marqué la moindre aversion”.[29] Là encore, l’artificialité de cette utopie est sous-jacente.

Deux questions demeurent: pourquoi Lesage n’a-t-il pas construit, à la fin de son roman, une utopie un peu plus édifiante, un tantinet plus proche de la perfection? Et, si Gil Blas semble avoir trouvé le bonheur, pourquoi le pousser au départ par la mort de son fils et la mort de sa femme?[30]

Un roman de la réussite ou l’optimisme de Lesage

Gil Blas refuse dans son second séjour à la cour une recherche du profit pour le profit, et préfère les valeurs de l’amitié et de la famille aux avantages pécuniaires. À la fin même, il voudrait refuser le monde de la cour et de l’argent pour se réfugier dans une retraite champêtre, avec une petite rente terrienne, entouré de l’amour supposé de ses paysans. En mettant une limite à ses désirs, il ferait preuve d’une conscience sociale proprement française: la terre et ses valeurs sont préférables aux fastes de la cour et au gain que l’on pourrait en tirer. Le retrait sur soi dans une communauté de gens simples deviendrait un gage de bonheur. Pour Charles Dédéyan, la morale de Gil Blas se résumerait à éviter “l’amour excessif de l’argent”, ne pas entrer dans une “lutte des classes”.[31] Lirias est pour lui une retraite philosophique couverte d’“amertume”.[32] Le héros se conformerait donc à la médiocrité pour trouver le bonheur. Eugène Lintilhac avait aussi eu ce pressentiment, sans en faire un modèle de héros. Cette lecture est cependant problématique, parce que Gil Blas ne se construit plus une fortune, il se compose une clientèle. Gil Blas est en réalité bien souvent motivé par le profit. Toute son expérience sera le fruit de calculs–quelquefois mauvais, souvent bons–et d’échanges adroits. Lorsqu’il prend conscience que la réussite compte plus que le profit qu’il peut tirer de sa réussite, il trouve le bonheur. Il a compris que les biens peuvent toujours lui être repris, mais un réseau d’amitiés et de soutiens sera toujours à son service.[33] Le fait qu’il devient noble est une évidence de plus de sa réussite, mais aussi de son indépendance. Il ne sera plus jamais un serviteur. Il a gagné un rang dans une société où les titres de noblesse ne sont pas tant un signe d’appartenance à un système de suzerains et de vassaux, mais la marque d’une puissance sur un lieu. De plus, son anoblissement est aussi un moyen de conquérir sa réussite face au temps qui aurait pu détruire sa fortune. Ce titre pourra être passé à ses enfants, et ainsi conforter? sa réussite dans sa descendance. L’espace et le temps sont conquis par l’accession à la noblesse.

Quand il parvient à acquérir son indépendance, il est enfin heureux. Mais là encore, son bonheur repose sur un travail de remise en ordre: “Quand nous eûmes fait cette réforme [c’est-à-dire la réduction de la domesticité dans son château], nous établîmes un ordre dans le château; nous réglâmes les fonctions de chaque domestique, et nous commençâmes à vivre à nos dépens”.[34] Ordre, fonctionnalité, efficacité: toutes ces valeurs sont des valeurs bourgeoises, mais tempérées par l’idée d’une vie indépendante, hors des circuits commerciaux, et basées sur les richesses de la terre. De même, la terre qu’il vient de recevoir est le résultat d’un don, et non pas d’un achat. Gil Blas accepte la terre de Lirias, et refuse tout don d’argent sous forme de rente, prétextant que son bonheur ne dépend pas de la richesse–au moins de celle des autres: “Les richesses sont un fardeau dans une retraite où l’on ne cherche que la tranquillité”.[35] Comme au Moyen Âge, Gil Blas reçoit sa terre des mains de son suzerain, justifiant un peu plus son accession à la noblesse, en rétablissant l’acte ancestral de l’hommage par l’offrande d’un domaine pour avoir bien servi son seigneur: “Je me jetai aux genoux de don Alphonse qui me releva dans le moment. Je lui baisai la main”.[36] Mais c’est encore dans le système de la monarchie administrative et légale que fonctionne le texte, puisqu’il faut passer chez le notaire: “quand le contrat fut expédié, ils me le remirent entre les mains”.[37]

Pour le héros, le cadeau qu’il reçoit est vécu comme un présent (“générosité”) et non comme une récompense (“reconnaissance”). En effet, Don Alphonse donne Lirias à Gil Blas sans savoir qu’il doit son poste de gouverneur de Valence à son ancien valet. Apprenant alors ce qu’on a fait pour lui, Don Alphonse veut ajouter une pension à son offrande. Mais si Gil Blas accepte la terre de Lirias, il refusera cet argent, rejetant ainsi un système commercial d’échange qui lui a si bien réussi jusqu’ici, pour adopter un nouveau système d’échange définitivement ancré dans un modèle chevaleresque. Le fait que Don Alphonse ignore les manigances de son valet en sa faveur permet d’éviter le problème de la reconnaissance. Même si ce n’est pas sur le champ de bataille que Gil Blas s’est couvert de gloire, mais dans les bureaux obscurs d’un ministre du roi d’Espagne, l’acte qui lui octroie une terre ne connaît pas de souillure? mercantile: cette terre n’est pas une rétribution pour une manigance administrative. Ainsi, à l’extrême fin du texte, Gil Blas est triplement anobli sans encourir l’accusation d’intrigant: une fois par le roi, une autre par son seigneur et maître, et une troisième par son second mariage avec une femme noble. Gil Blas appartient par conséquent pleinement à la noblesse, sans avoir eu à y acheter officiellement son entrée.

Parvenu dans son domaine, Gil Blas se frotte volontiers à la noblesse de son nouveau pays, prouvant que la société dans laquelle il vit, est encore régie par un système de valeurs aristocratiques fondé sur la reconnaissance et l’honneur. Si celui-ci est battu en brèche par les nouvelles valeurs de l’argent, peu importe puisque la “micro utopie” finale semble permettre un accord entre l’argent et le rang. Cet optimisme qui s’épanouit dans cette œuvre est lié sans doute à la prospérité publique qu’offre la France après 1720. Les perfectionnements scientifiques–à peine visibles ici–le développement du commerce, d’où les protagonistes vertueux de Gil Blas tirent leur prospérité, la paix sur le territoire–la guerre n’est pas un moyen de parvenir dans ce texte: tout ceci contribue à une image positive de la France. La société d’ordres connaît un brassage social grâce à l’argent, et le déséquilibre qui s’ensuit permet une ascension sociale qui n’aurait pu avoir lieu aussi rapidement cent ans plus tôt. Il faut avouer cependant que l’ascension de Gil Blas, comme celle de Turcaret, est loin d’être typique. Cette image d’une ascension sociale rapide remet en cause le côté conservateur de Lesage. En effet, Lesage considère que l’argent peut s’accorder avec une société d’ordres. Sa morale s’adresse à un public qui veut croire en une adéquation entre une tradition nobiliaire privilégiée et une montée du capitalisme. Ce que l’on observe dans ce texte, c’est finalement l’histoire d’un fils d’écuyer–un serviteur dans ce cas–qui s’enrichit et finit par devenir noble. La bourgeoisie se retrouvant absorbée par la noblesse, nous sommes dans une société dynamique et libérale et, à la fin du roman, la figure du riche va se trouver parée de toutes les perfections. Ceux qui sont restés pauvres dans ce roman le doivent à leur paresse ou à leur laisser-aller. On pourrait même y voir une forme de réprobation divine: ceux qui n’ont pu changer sont ceux qui n’ont pas mérité ou simplement reçu la grâce du dieu Mammon.

Après ses aventures, Gil Blas tend vers la stabilité, ce que manifeste l’installation sur une terre à la campagne. Le héros a pris conscience du caractère passager qui est profondément le sien. Il a voulu donc sédentariser sa position en inscrivant sa fonction et son rang par l’acquisition d’un statut stable. Il prend conscience que pour concrétiser sa réussite, sa fortune n'est pas suffisante. Il lui faut devenir noble par le nom–dont il se moque d’abord–et par la possession d’une seigneurie. Il a aussi conscience qu’il ne peut aller plus loin. Il a atteint le pinacle d’une carrière politique. Gil Blas n’a plus rien à prouver. Il est arrivé au sommet de la puissance et de la réussite pour un homme de sa condition. C’est à ce moment que la retraite est possible, et c’est ce qui explique le départ de la cour.

Il semble bien que tout le texte fonctionne, jusque dans la “micro utopie” finale, comme si les valeurs traditionnelles se trouvaient perverties par leur auteur: les voleurs partagent facilement avec autrui; les médecins tuent leurs patients; les hommes d’État ne pensent qu’à leurs intérêts personnels; les intendants maraudent; les hommes de justice sont abusifs. C’est le règne de l’amour de soi. Plusieurs histoires tendent à corroborer une vision mandevillienne du monde chez Lesage. L’histoire de Fabrice est peut-être l’exemple le plus probant d’une vision de la société, percluse de vices mais finalement heureuse. D’une mauvaise pièce écrite par Fabrice, mais dont le commanditaire y avait mis un peu du sien, sifflée par le public et retirée aussitôt de la scène, il en résulte un très grand bien pour l’auteur–2000 livres de rente–afin de le “consoler du mauvais goût du siècle”.[38] Malgré tous ces vices, la société ne s’en porte pas plus mal. Si le monde auquel nous sommes confrontés est rempli de ces hommes et de ces femmes aux limites de la loi et de la moralité, on se rend compte rapidement que sans ces êtres aux vertus douteuses, le monde n’en serait pas meilleur. Ce que semble dire la “micro utopie” finale, c’est qu’un homme averti sait s’en préserver. Comme Mandeville, Lesage conçoit que le fait d’agir en conformité avec la morale n’accorde pas le bonheur et qu’un peuple pétri de vices peut se construire une société qui, sans être vertueuse, n’en est pas moins heureuse. À chacun de construire son bonheur. Mais celui-ci va devenir moins profond à la fin du texte. On se rend bien compte que si l’on est plus vertueux et mieux logé, nourri et respecté, la joie de vivre a quitté la partie. Leitmotivs du roman, la faim et l’ambition, ayant disparu, le jeu s’arrête, le roman se termine.

Si l’on peut considérer que le premier séjour à Lirias est placé sous le signe du malheur, puisque Gil Blas accepte cette terre à son retour de prison, il repart à la cour pour revenir la tête haute. La retraite n’est plus un échec, elle est le résultat d’une victoire sur le monde. Ce départ de Lirias pour mieux y retourner donne un sens positif à une utopie qui peut être construite, non pas contre le monde, mais à partir du monde, puisque Gil Blas ne le quitte pas définitivement. Si son bonheur est ancré dans une campagne riante et agréable, Gil Blas passe du temps à entretenir l’amitié de ses proches, non loin de son “paradis”. Il ne s’agit pas d’une retraite noble, comme pour la princesse de Clèves–le monastère pour lequel il va connaître un désir vite dissipé–mais une retraite de gentilhomme campagnard, pour un homme qui s’est construit un capital, et qui entend jouir des biens qu’il a acquis. [39] Le second séjour à la cour n’est donc pas tant pour laver Gil Blas de ses fautes et faire de ce roman une œuvre morale, mais bien plutôt pour octroyer au héros l’élément fondamental qu’est la réussite. Et cette réussite se manifeste par l’octroi de lettres de noblesse et son mariage avec une femme noble.[40] À la différence des grandes utopies du XVIIIe siècle, le but n’est pas ici de trouver la félicité pour tous, mais pour Gil Blas, individu unique, de trouver son bonheur.

Cela dit, le texte reste utopique dans le sens où une mystique de l’avenir s’établit, celle des lendemains radieux où les projets financiers, les investissements judicieux et le travail assidu seront gages du bonheur et du progrès. Dans la description de l’ascension sociale connue par Gil Blas, il y a une convention qui indique que le bonheur est une affaire de calcul. En ce sens, Gil Blas serait une œuvre de l’optimisme libéral. À l’exemple de Voltaire qui commence sa carrière avec 6000 livres de rente et meurt avec 160000, Gil Blas ressemble à ces “philosophes” qui réussissent par le commerce ou la spéculation–spéculation toute politique pour ce dernier. De plus, il semble que la réussite du héros ne soit pas faite au détriment de la société–et en cela le texte diverge de la vision traditionnelle, ecclésiastique, de l’argent, qui voit une quantité limitée d’argent dans le monde–mais à l’avantage d’un très grand nombre. En cela, Lesage s’oppose et augure Jean-Jacques Rousseau. S’il voit dans la montée du capitalisme commercial un gage de bonheur futur–en particulier dans le personnage de Scipion–il conteste l’intellectualisme desséchant des Lumières. Le bonheur est aussi dans le sentiment, même si celui-ci ne correspond pas tout à fait à la réalité. Après avoir risqué sa liberté et sa vie dans le monde, Gil Blas aspire au repos et à la considération qui feront son bonheur. L’exemple de Gil Blas finit par correspondre à celui de ces bourgeois enrichis par le commerce, qui finissent par se retirer dans des investissements, certes moins lucratifs, mais jugés plus sûrs.

Notes:

    1. Olivier de Gourcuff, “Préface”, in Arthur Du Chêne, La Morale de Le Sage (Nantes: Hanciau, 1888), ii. return to text

    2. Francis Assaf, Lesage et le picaresque (Paris: Nizet, 1983), 95.return to text

    3. Maurice Molho, Romans picaresques espagnols (Paris: Gallimard, 1994 [1968]), CXXI.return to text

    4. Daniel-Henri Pageaux, Naissances du roman (Paris: Klinsiek, 1995). return to text

    5. Frédéric Mancier, Le Modèle aristocratique français et espagnol dans l’œuvre romanesque de Lesage: l’histoire de Gil Blas de Santillane, un cas exemplaire, (Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2001), 289.return to text

    6. Pour Vivienne Mylne, la raison du succès de Gil Blas repose sur sa personnalité insipide qui lui permet de se distinguer des autres: “Gil Blas [...] has no trait, no quirk of feeling or behaviour which makes him absolutely distinct form other characters of his kind and class” Vivienne Mylne, The Eighteenth-Century French Novel: Techniques of Illusion (Manchester: Manchester University Press, 1965), 65. Mais ce n’est pas la raison de sa réussite. Gil Blas est surtout un homme qui travaille, qui suit les règles qu’on lui donne et qui connaît l’importance du “service”. return to text

    7. Si nous nous référons à la définition de l’entrepreneur de Joseph Schumpeter, le profit qu’il réalise est le résultat d’une action délibérée. Joseph Schumpeter, Capitalism, Socialism, and Democracy (New York: Harper and Row, 1950) et id., Theory of Economic Development, (Cambridge: Harvard University Press, 1934). En 1734, Richard Cantillon définit un entrepreneur comme quelqu’un, tel un fermier qui “promet de payer au propriétaire, pour sa ferme ou terre, une somme fixe d’argent [...] sans avoir de certitude de l’avantage qu’il tirera de cette entreprise”. Cantillon fait une différence entre les gages certains et incertains, ceux qui gagnent ces derniers étant les vrais entrepreneurs: “Il n’y a que le prince et les propriétaires des terres, qui vivent dans l’indépendance; tous les autres ordres et tous les habitants sont à gages ou sont entrepreneurs”. Il clarifie un peu plus loin: on peut établir que, excepté le prince et les propriétaires de terres, tous les habitants d’un État sont dépendants; qu’ils peuvent se diviser en deux classes, savoir en entrepreneurs, et en gens à gages; et que les entrepreneurs sont comme à gages incertains, et tous les autres à gages certains pour le temps qu’ils en jouissent, bien que leurs fonctions et leur rang soient très disproportionnés.” Richard Cantillon, Essai sur la nature du commerce en général (1755), (Paris: Institut Coppet, 2011), [http://www.institutcoppet.org/wp-content/uploads/2011/12/Essai-sur-la-nature-du-commerce-en-gener-Richard-Cantillon.pdf], 16-8. return to text

    8. Frederick B. Hawley, “Enterprise and profit,” Quaterly Journal of Economics 15, no. 1 (November 1900): 75-105.return to text

    9. Peter Cambell a décrit avec précision la société contemporaine de Lesage dans Power and Politics in Old France 1720-1745 (London and New York: Routledge, 1996). Cette étude, en particulier l’introduction, a servi de base pour cet article. return to text

    10. Colins Jones a examiné les conflits sous-jacents qui existent dans la tranquillité apparente de cette société d’ordres, conflits générés par le développement, sous l’Ancien Régime, du capitalisme. Colins Jones, “Bourgeois Revolution Revivified: 1789 and Social Change,” in The French Revolution: Recent Debates and New Controversies, ed. Gary Kates (New York: Routledge, 2006, 2nd édition), 87-112. return to text

    11. Gil Blas est un être qui change. En ce sens, il correspond à son siècle: “Les structures les plus ouvertes et les plus instables, celles qui entretiennent la mobilité des hommes et la circulation des informations, le commerce, l’échange, sont celles qui favorisent le changement. Celui-ci va se révéler dans un type de comportement qui porte au premier plan le rôle de l’‘entrepreneur’ et de ses entreprises.” Daniel Roche, La France des Lumières (Paris: Fayard, 1993), 477.return to text

    12. Hélène Cussac, “La Retraite chez Gil Blas: Entre Pascal et Rousseau,” in Lectures du Gil Blas de Lesage, ed. Jacques Wagner (Paris: Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2003), 143-162.return to text

    13. Jean-Michel Racault, “Voyages et utopies,” in Histoire de la France littéraire, Classicismes XVIIe-XVIIIe, eds. Jean Charles Darmon and Michel Delon (Paris: P.U.F., 2006), 295. Maurice Lever, Le roman français au XVIIème siècle (Paris: Presses universitaires de France, 1981) définit l’utopie par ses caractéristiques fonctionnelles: l’utopie est reconnaissable par un scénario type décrivant l’entrée d’un voyageur dans un espace utopique et sa sortie. Pour Ernst Bloch, l’utopie est un “principe d’espérance”, c’est à dire une projection par la pensée d’un avenir meilleur. Dans ce cadre, l’épisode de la retraite dans Gil Blas peut être considéré comme utopique. Ernst Bloch, Le principe d’Espérance (Paris: Gallimard, 1976).return to text

    14. Jean-Marc Moura fait du Gil Blas un roman d’apprentissage, forme de périple littéraire dans laquelle peut s’inscrire l’exotisme: “le désir d’un ailleurs plus beau, plus chatoyant, plus étonnant que le réel”. Jean-Marc Moura, Lire l’exotisme (Paris: Dunod, 1992), 4.return to text

    15. Alain-René Lesage, Gil Blas de Santillane in Romanciers du XVIIIe siècle, ed. René Etiemble (Paris: Gallimard, 1960), 1023.return to text

    16. Ibid.return to text

    17. Le lecteur rencontre au moins trois ermites dans le texte, dont deux sont faux: Raphaël et Ambroise. Celui qui recueille le jeune Scipion est plus motivé par l’intérêt que par la charité chrétienne, et profite des dons que les villageois des environs lui accordent. return to text

    18. Lesage, Gil Blas, 1060.return to text

    19. Jean-Michel Racault, “Place et fonction des ‘sas’ dans le voyage utopique: l’exemple de La Terre Australe Connue de Gabriel de Foigny,” in Viaggi in Utopia, eds. Raffaella Baccolini, Vita Fortunati, Nadia Minerva (Ravena: Longo Editore, 1996), 21-31. return to text

    20. Lesage, Gil Blas, 1024.return to text

    21. Ibid., 1038.return to text

    22. Ibid., 1039.return to text

    23. Ibid., 1040.return to text

    24. Lesage, Gil Blas, 1039.return to text

    25. Ibid.return to text

    26. Ibid., 1040.return to text

    27. Christèle Bayer-Porte considère que Lesage ne donne pas de leçon de morale: “... Lesage ne tranche pas. Il ne prétend pas corriger mais représente ‘la vie des hommes telle qu’elle est’. Au public de faire, s’il le souhaite, l’analyse de ce constat.” Christèle Bayer-Porte, La Poétique d’Alain-René Lesage (Paris: Champion, 2006), 367.return to text

    28. Lesage, Gil Blas, 1061.return to text

    29. Ibid. return to text

    30. Eugène Lintilhac pense que c’est pour des raisons financières: pourquoi finir un livre qui se vend bien? Cet argument commercial a ses mérites, mais il faut aussi considérer la dynamique discursive. Eugène Lintilhac, Lesage (Paris: Hachette, 1893), chapitre IV. return to text

    31. Charles Dédéyan, Histoire de Gil Blas de Santillane (Paris: Société d'édition d'enseignement supérieur, 1965), 486.return to text

    32. Dédéyan, Histoire, 151.return to text

    33. C’est la thèse que Roland Mousnier développe: pour pouvoir réussir, il faut obtenir la faveur d’un grand officier ou d’un grand seigneur. Roland Mousnier, “La Mobilité sociale au XVIIe siècle”, Dix-Septième Siècle 122 (1979): 3-77, 75.return to text

    34. Lesage, Gil Blas, 1057.return to text

    35. Ibid., 1022.return to text

    36. Ibid.return to text

    37. Ibid., 1023.return to text

    38. Ibid., 1141.return to text

    39. Ibid., 1189.return to text

    40. William Doyle a bien montré que le désir de la plupart des bourgeois français, même à la veille de la Révolution, était de gagner un titre de noblesse. Pour Gil Blas, cette accession à la noblesse représente la consécration de sa réussite, malgré quelques marques de fausse humilité de la part du héros. William Doyle, “Reflections on the Classic Interpretation of the French Revolution,” French Historical Studies 16 (1990): 743-748.return to text