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Au Canada, le nom du général de Gaulle reste très largement associé au fameux "Vive le Québec libre" qu’il prononce un jour de juillet 1967 du balcon de l’hôtel de ville de Montréal. Aboutissement d’une visite triomphale au Québec, ces quelques mots correspondent alors parfaitement aux vues exprimées par le général sur le Canada depuis le début des années 1960. La confédération canadienne n’est rien d’autre qu’une construction artificielle, nécessairement vouée à l'éclatement. Les hostilités ont débuté en 1961, lorsque le Président français a reçu, en grande pompe, le premier ministre du Québec, Jean Lesage. "Son gouvernement et celui de Paris règlent entre eux et sans intermédiaire le début de l'assistance que la France consacre désormais aux Français du Canada," affirme de Gaulle.[1]

À partir de 1963, il multiplie les insultes, snobant sans vergogne l'ambassadeur du Canada, Jules Léger. Le 3 septembre 1964, il conseille au secrétaire général de l'Élysée, Étienne Burin des Roziers, de limiter les effets médiatiques de la prochaine visite du Premier ministre canadien Lester Pearson à Paris. "D'ailleurs le Canada français deviendra nécessairement un État et c'est dans cette perspective qu'il faut agir."[2] En décembre 1966, il laisse entendre qu'il "n’[est] pas question" pour lui d'adresser "un message au Canada pour célébrer son Centenaire." S'il vient d'accepter de se rendre à Montréal, l'été suivant, c'est pour répondre à l'invitation de Daniel Johnson, et seulement accessoirement à celle du Gouverneur Général, George Vanier, au nom du gouvernement fédéral. "Pour ce qui est de l’Exposition Universelle de Montréal, nous y attachons naturellement, en France, une très grande et particulière importance," précise le général de Gaulle au successeur de Vanier, Roland Michener, comme pour bien appuyer l’enjeu de sa prochaine visite et sans faire la moindre mention au centenaire de la Confédération canadienne. "Aussi, la République française ne manquera pas de le marquer, sur place, le moment venu, d’une manière aussi éclatante que possible. Je réponds, d’autre part, dans le même sens, à l’aimable invitation personnelle qu’à ce sujet, M. Johnson m’a adressée, en même temps que vous-même."[3] Placer l’invitation "personnelle" du premier ministre québécois au même plan qu’une invitation du représentant de la reine au Canada relevait évidemment de la provocation.

En avril 1960, pourtant, à la veille de sa visite officielle, la troisième depuis 1944, le général de Gaulle conserve encore une vision unitaire du Canada. Et, de fait, cette visite, très encadrée par les autorités canadiennes, très "formelle", pour reprendre l’expression du ministre français des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, ne produit aucun incident diplomatique, pas plus d’ailleurs qu’elle ne soulève l’enthousiasme des foules, aussi bien au Québec qu’en Ontario. La situation internationale, à commencer par la guerre d’Algérie, ne porte pas aux grandes déclarations enflammées. Le général de Gaulle en est très conscient. Pour autant, à bien des égards, la visite de 1960 va marquer un tournant, ou plutôt un commencement dans l’histoire des relations franco-québécoises. Il convient donc de l’étudier dans le détail afin de bien en mesurer toute la portée.

Le général de Gaulle effectue sa première visite officielle en juillet 1944, dans les semaines qui suivent le débarquement allié en Normandie. Dans ses Mémoires de Guerre, publiés dans les années 1950, il se souvient avec émotion de l’accueil chaleureux qui lui réservent, non seulement les populations, mais, et c’est l’essentiel, les autorités canadiennes. Au moment où l’administration Roosevelt continue de lui refuser la pleine reconnaissance du gouvernement qu’il a formé en vue de la prochaine libération du territoire français, le contraste ne pouvait que lui apparaitre saisissant. Et le Général, profondément touché, y va de quelques belles envolées lyriques dont il a le secret. "La France est sûre d’y trouver, à côté d’elle et d’accord avec elle, les peuples qui la connaissent bien. C’est dire qu’elle est sûre d’y trouver, d’abord, le Canada,"[4] devait-il déclarer à Ottawa. Il fait montre du même enthousiasme, l’année suivante, lors d’une seconde visite, soulignant à gros traits la solidité de l’alliance entre les deux pays pendant la guerre. "Quant à nous," dit-il aimablement au premier ministre Mackenzie King, pour lequel il a toujours marqué la plus grande admiration, "les deux guerres nous ont montré la valeur de votre alliance. Sans doute aurons-nous, dans la paix, à user de votre amitié."[5]

En adoptant cette vision très unitaire du Canada, de Gaulle, quels qu’aient pu être ses sentiments profonds pour le Canada français, fait alors preuve d’un habile pragmatisme. Il n’ignore pas l’appui militaire et, surtout, diplomatique, d’Ottawa pendant le conflit, en dépit d’une situation intérieure des plus volatiles. Au demeurant, à la veille de la conférence de San Francisco, qui doit entériner les premiers balbutiements de l’Organisation des Nations Unies, De Gaulle espère beaucoup de son alliance avec le Canada. Il sait fort bien que la diplomatie canadienne a durement bataillé pour faire accepter à l’allié américain le retour de la France, en tant que grande puissance, sur l’échiquier international de l’après-guerre.

Pour autant, au-delà du discours unitaire, les sentiments forts, on pourrait presque dire viscéraux, du général de Gaulle à l’encontre du Canada français s’expriment dès cette époque. "D’abord, rendant visite à la ville de Québec, je m’y sens comme submergé par une vague de fierté française, bientôt recouverte par celle d’une douleur inconsolée, toutes les deux venues du lointain de l’Histoire," écrit-il.[6] L’Histoire, c’est la grande passion de De Gaulle, une passion que l’on retrouve dès la petite enfance, une passion très influencée par son père, professeur des écoles à Paris. " Mon père, " se souvient-il, " homme de pensée, de culture, de tradition, était imprégné du sentiment de la dignité de la France. Il m’en a découvert l’Histoire. "[7] L’Histoire fut toujours présente et explique en grande partie la vision du monde que De Gaulle développa plus tard. Pour reprendre l’expression de Maurice Vaisse, "De Gaulle raisonne toujours dans une perspective historique; ses discours sont imprégnés de références au passé."[8]

Ce sens de l’Histoire accompagne le cheminement intellectuel et politique du général de Gaulle pour toutes les questions ayant trait au Canada français, et ce, dès 1944. Lorsqu’il évoque "la vague de fierté française" et la "tristesse inconsolable" qu’il ressentit lors de sa première visite, de Gaulle fait nécessairement référence à la défaite française de 1759 et à la perte du Canada par la France lors du traité de Paris signé en 1763. Si l’on en croit son fils, l’amiral Philippe de Gaulle, les sentiments du général à l’encontre du Canada français se manifestèrent bien avant la Seconde Guerre mondiale. " On peut dire que les questions portant sur le Canada français étaient depuis longtemps un sujet de discussion familiale . . . "[9]

De Gaulle a toujours exprimé de profonds regrets, on pourrait presque parler de culpabilité, au regard de l’abandon, par la France, de ses colonies nord-américaines. Une grande injustice a été commise au nom des considérations diplomatiques et économiques de l’époque; il convient de la réparer d’une façon ou d’une autre. Cela dit, le général ne voit dans le Canada français qu’un "enfant naturel dont on reconnait la paternité," ou encore "un rameau de la communauté française oubliée par le cours de l’Histoire."[10] Jamais De Gaulle ne prend la pleine mesure de l’évolution du Canada français depuis 1763, qui ne se considère plus comme "Français." Pourtant, il aurait pu en voir l’illustration dès le printemps 1940, au moment de la retentissante défaite française. Son appel aux Canadiens français, au début d’août 1940, dans lequel il les implorait de reprendre le flambeau de la civilisation française, était passé presque totalement inaperçu. "Les Français qui viennent au Canada et parlent de la France s’y prennent très mal," écrivait alors un prêtre français, le Père Doncoeur, à son ami André Laurendeau. "Ils vous croient des Français et l’équivoque de ce mot leur échappe."[11] Elle échappera toujours au général de Gaulle. À la veille de sa troisième visite officielle au Canada, les sentiments du président de Gaulle à l’encontre du Canada français ressortent du domaine du sentimental et de la nostalgie. Les choses vont pourtant changer rapidement, la visite de 1960 servant, en quelque sorte, de déclic.

Depuis la fin de la guerre, les relations franco-canadiennes sont au beau fixe. En 1949, les deux pays font partie des puissances signataires du Pacte Atlantique, sous l’égide des États-Unis. En 1960, le Canada maintient plusieurs centaines de milliers de soldats en France. Les premières fissures apparaissent à partir de la crise de Suez de 1956 et de l’intervention de Lester Pearson, qualifiée de réaction " extrême " par le Quai d’Orsay. Mais il y a surtout la crise algérienne qui assombrit durablement la bonne entente franco-canadienne. Le retour au pouvoir du général de Gaulle, en mai 1958, ne fait qu’exacerber les divergences d’opinion entre Paris et Ottawa. Afin de bien replacer la visite de 1960, il convient donc de les passer rapidement en revue.

Premier point de désaccord, la reforme de l’OTAN, véritable cheval de bataille de De Gaulle. Les Canadiens s’inquiètent beaucoup de la volonté marquée du président français d’associer la France, dans le cadre d’un directoire à trois, à la direction militaire et stratégique de l’OTAN. En cela, ils ne font que suivre la politique de Washington. Le compte rendu de l’entretien du général de Gaulle et du premier ministre canadien, John Diefenbaker, le 5 novembre 1958, est très clair sur ce point. Le gouvernement canadien ne partage pas les conceptions françaises sur l’avenir de l’OTAN. La position de De Gaulle est très claire et s’articule autour de trois grands axes : le contexte international a changé et les risques d’une guerre généralisée, s’ils n’ont pas totalement diminué, sont moindres; second point, et principal grief du général de Gaulle, "l’intégration des Occidentaux sous la direction des États-Unis." Elle ne correspond plus à la réalité du moment, d’autant que les Américains ne sont plus les seuls, du côté occidental, à disposer de l’arme atomique. Il y a les Britanniques, bien sûr, mais, et le général de Gaulle en est convaincu, la France accèdera bientôt au club des puissances atomiques. "Tout en maintenant une alliance atlantique," déclare-t-il donc sans ambages à Diefenbaker, "il importe de lui donner plus de souplesse, grâce à quoi certains pays, comme la France, auront peut-être la possibilité de servir les intérêts communs de l’Occident." Le troisième point porte sur l’Algérie. Ce que réclame de Gaulle, c’est l’élargissement de la compétence géographique de l’OTAN. "La France se trouve dans cette situation impossible d’être intégrée dans une alliance qui s’applique à l’Europe alors qu’elle assume de très vastes responsabilités nationales en dehors de l’Europe. C’est une situation qui ne peut pas durer."[12]

Deuxième contentieux, la question nucléaire. Depuis son retour au pouvoir, le général de Gaulle n’a de cesse que la France se dote d’un bouclier atomique autonome. Sans quoi, affirme-t-il, elle ne pourra prétendre à rejoindre le club des "Grands." Sa réaction à l’annonce de la première explosion nucléaire française, le 13 février 1960, est tout à fait emblématique : "Hourra pour la France! Depuis ce matin, elle est plus forte et plus fière."[13] L’arme atomique permet aussi au général de Gaulle de critiquer la stratégie américaine de riposte graduée qui, à ses yeux, alourdit les risques encourus par la France et l’Europe tout entière en cas de conflit nucléaire. Or, le gouvernement canadien est opposé à la politique nucléaire de la France, la jugeant dérisoire et, surtout, dangereuse pour l’équilibre des relations internationales. Aussi la délégation canadienne aux Nations Unies s’oppose-t-elle aux explosions nucléaires françaises et refuse "de s’associer aux démarches en cours pour une réouverture du débat."[14]

L’ombre de la guerre d’Algérie, dernier point de désaccord, plane sur les relations franco-canadiennes. Depuis le début de la crise, en 1954, le gouvernement d’Ottawa, soucieux de ne pas provoquer de tensions avec Paris, n’a eu de cesse d’apporter son soutien diplomatique à la France. Cette ligne de conduite est maintenue après l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle. Officieusement, on lui reproche pourtant son intransigeance. C’est que la question algérienne force le gouvernement canadien à un savant jeu d’équilibre dont il se passerait bien. "D’un côté nous devons tenir compte à la fois de notre amitié avec la France et avec les pays Afro-asiatiques qui supportent les rebelles [algériens]," explique le secrétaire canadien aux Affaires extérieures, Howard Green, à l’ambassadeur du Canada à Paris, en juillet 1959. "D’un autre coté, il y a la question, beaucoup plus large, des relations de la France avec le Canada et avec les autres membres de l’Alliance Atlantique."[15] Le Canada hésite donc sur la politique à suivre. " Nous ne sommes pas satisfaits de la situation telle qu’elle existe dans la mesure où, à chaque fois que la question est posée à l’ONU, nous sommes obligés de justifier notre soutien à la France. " Au début de 1960, avec les signes de tensions qui réapparaissent en Algérie puis l’éclatement d’une révolte à Alger, la pression s’intensifie. L’embarras du Canada ne passe pas inaperçu à Paris, d’autant que l’ambassadeur de France à Ottawa bombarde son ministre de notes diplomatiques. Elles disent toutes à peu près la même chose, "le Canada aspire à devenir un intermédiaire entre l’Occident et le monde Afro-asiatique vers lequel il est attiré par son anticolonialisme d’ancien territoire dépendant." Voilà, en tout cas, de quoi irriter le général de Gaulle.

C’est donc dans ce contexte très précis, avec la crise algérienne en toile de fond, que le président français se rend en visite officielle au Canada, au mois d’avril 1960. Pourquoi cette troisième visite? D’abord parce que le général de Gaulle a jugé opportun de répondre à l’invitation du président Eisenhower qui était venu en France, en 1959. Il passera donc, d’abord, par le Canada avant de terminer son long périple aux Antilles françaises. Plusieurs facteurs l’ont poussé à prendre cette décision. La première bombe atomique française a explosé, au Sahara, le 13 février. Les Anglo-Saxons n’ont donc plus le monopole atomique et de Gaulle compte bien relancer son idée de directoire tripartite de l’OTAN avec son homologue américain. Et puis, au sortir de la rébellion d’Alger, le général est parvenu à convaincre les États-Unis, l’Union Soviétique et la Grande-Bretagne de l’utilité d’une conférence au sommet, à Paris, au mois de mai. Il s’agit là d’une belle victoire diplomatique. L’objectif est de mettre fin à la guerre froide et donner une nouvelle impulsion au processus moribond de désarmement. La visite au Canada parait d’autant plus logique que De Gaulle considère indispensable de renforcer la solidarité des "nations libres" avant le sommet. Il se sent en position de force et entend bien profiter du climat de relative détente avec la Russie soviétique, dont il vient de rencontrer le président, pour faire avancer sa politique étrangère.

Le général de Gaulle, accompagné de son ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville arrive donc à Ottawa le 18 avril 1960. "Lors de mes précédents passages, en 1944 et 1945," écrit-il dans ses Mémoires d’espoir, "l’appareil de la guerre couvrant tout, je n’avais pu qu’entrevoir les réalités profondes qui font de la Fédération canadienne un État perpétuellement mal à son aise, ambigu et artificiel. Cette fois, je vais le discerner nettement . . . "[16] Il faut évidemment prendre ces considérations avec la plus grande précaution, de Gaulle ayant rédigé ses Mémoires d’espoir après son départ du pouvoir en 1969. Et puis, les documents disponibles aux archives du Quai d’Orsay, sans oublier les archives de la présidence de la République, montrent, au contraire, un général de Gaulle soucieux de souligner les bonnes relations entre la France et le Canada. Il fait un éloge appuyé à la participation du Canada aux deux guerres mondiales. "Le cúur de mon pays est très proche de ceux du vôtre," déclare-t-il à John Diefenbaker dès son arrivée à Ottawa." Cela fut mis en pleine lumière lors des deux guerres mondiales. Comment moi-même ne garderai-je pas vivant le souvenir des deux visites que je fis au Canada, l’une en 1944 où je vous vis tendus dans votre effort de guerre, l’autre en 1945 au lendemain de la victoire, tandis que déjà vous repreniez votre essor et que vous offriez à la France meurtrie le concours de vos moyens? "Pour autant, le général de Gaulle ne perd pas une occasion de souligner " la voie de l’Histoire." Son discours du 19 avril, en présence du Premier ministre canadien est, sur ce point, particulièrement révélateur de son état d’esprit: "Toujours la France se fera honneur d’avoir apporté sur votre sol, il y a quatre siècles, tout à la fois les germes du progrès civilisateur et le souffle de la spiritualité chrétienne."[17] Rien de moins! Le 21 avril, De Gaulle est l’invité de la ville de Montréal. Il parle de "la deuxième ville française au monde, . . . d’une réussite française." Puis de se lancer dans une péroraison dont il a le secret. "Il est essentiel, vous le sentez bien qu’il y eut, sur cet immense continent Américain, une entité française vivante; une pensée française qui dure, qui est indispensable pour que tout ne se confonde pas dans une sorte d’uniformité." Et d’ajouter, "La France . . . vous regarde."[18] De Gaulle évoque enfin, bien qu’en termes voilés, ce rôle mondial de la France dont il fera un élément clé de sa politique étrangère après 1962.

Dans ses Mémoires d’espoir, de Gaulle prétend avoir lancé une mise en garde au premier ministre canadien: "La France," lui aurait-il dit, "désormais accorde au Canada une importance considérable"[19] et n’oublie pas "les populations françaises implantées dans d’autres provinces." Il aurait aussi discuté du droit des Canadiens français à l’autodétermination. Aucun document conservé aux archives françaises ne permet de le vérifier. Le témoignage du général de Gaulle est donc sujet à caution sur ce point précis. En fait, non seulement la visite présidentielle de 1960 ne produit aucun incident notable, mais l’accueil des populations manque singulièrement de chaleur. Dans une note au Quai d’Orsay, l’ambassadeur de France, François Lacoste, s’excuse presque "de la simplicité déconcertante et de l’apparente froideur du public canadien." Il tente vainement de mettre ce manque d’enthousiasme sur le compte du " tempérament collectif des Canadiens. "[20] Les causes de cet accueil froid, qui frise l’indifférence, sont évidemment ailleurs. Les événements d’Algérie et l’attitude de la France, incapable de résoudre la crise, sont sévèrement jugés par l’opinion publique et la presse canadiennes.[21] L’ambassadeur Lacoste ne cesse d’ailleurs de le rappeler au Quai d’Orsay. "Chaque jour la presse canadienne, de langue anglaise aussi bien que de langue française, reproduit les dépêches d’agences relatant le déroulement des opérations en Algérie . . . Et ce sujet présente pour le public canadien un intérêt assez vif pour provoquer, surtout dans les journaux de langue française, des controverses. "L’ambassadeur transmet de longs rapports à Paris sur l’hostilité plus ou moins déclarée des Canadiens pour tout ce qui touche à la crise algérienne." Toute cause coloniale a la sympathie des Canadiens, " explique-t-il sans détours. "S’il y a conflit entre un peuple ‘colonisé’ et un peuple ‘colonisateur,’ c’est le premier qui a raison et le second qui a tort. Instinctivement et passionnément, la sympathie des Canadiens va au premier. Puisqu’il est ‘colonisé,’ il est opprimé. Tous les Canadiens communient dans cette conviction logique et sentimentale, ‘à titre d’anciens colonisés eux-mêmes'—et les Canadiens français doublement."[22] Le général de Gaulle n’ignore donc rien du sentiment profond des Canadiens à l’encontre de sa politique algérienne. Le sujet est d’ailleurs jugé suffisamment dangereux pour qu’il ne soit presque pas évoqué.

Froideur des populations ou pas, quelque chose se produit pendant la visite du général. Des contacts sont pris avec des personnalités canadiennes-françaises lors du court séjour à Montréal, des personnalités appelées à jouer un rôle de premier plan sur la scène politique québécoise.[23] Ce qui explique sans doute la rapidité avec laquelle des contacts de très haut niveau s’établiront dès l’automne 1960. Car la situation politique au Québec va changer dramatiquement. À l’automne 1960, le libéral Jean Lesage est porté au pouvoir après avoir axé sa campagne sur un programme ambitieux de reformes. Un vent nouveau souffle sur la province francophone. C’est le début de la "révolution tranquille." Le gouvernement Lesage réclame bientôt une plus grande autonomie de la province au sein de la Confédération canadienne, y compris en matière de politique étrangère, dans le but de promouvoir et renforcer l’identité québécoise. En clair, il s’agit pour le nouveau gouvernement du Québec d’exiger "et obtenir une révision constitutionnelle afin que le Québec puisse exercer tous les pouvoirs de souveraineté nécessaires à son épanouissement. "[24] Dans un tel contexte, il était donc tout naturel que Lesage se tourne vers la France. Dans les semaines qui suivent son élection, le Premier ministre du Québec fait savoir à Paris que son gouvernement entend développer de façon significative les relations franco-québécoises, en particulier dans les domaines culturels et économiques. "Nous n’avons pas l’impression que l’épanouissement du peuple Canadien-français [sic] sera assuré par la seule sauvegarde de la langue," écrit-il au général de Gaulle. "Nous croyons que la cause de l’avancement de notre minorité nationale dans tous les domaines ne sera bien servie que si le gouvernement du Québec . . . adopte ce que j’appellerais une politique globale. "[25] Pour la première fois, la France écoute. Et lorsque Jean Lesage demande l’ouverture d’une délégation du Québec à Paris, son projet est très bien accueilli, le général de Gaulle remarquant que "nous aurions grand tort de le décourager."[26] En octobre 1961, à l’occasion de l’inauguration officielle de la délégation générale du Québec, Lesage est reçu à Paris avec tous les honneurs dus à un chef d’État, ce qui ne manque pas d’agacer passablement Ottawa. Pour bien marquer l’importance du moment, le général de Gaulle affirme que le gouvernement québécois et "celui de Paris règlent entre eux et sans intermédiaire le début de l'assistance que la France consacre désormais aux Français du Canada."[27] Satisfait du succès de l’exposition scientifique et technique française de Montréal, à l’automne 1963, le général de Gaulle assure Jean Lesage de l’intérêt qu’il porte "au développement du Canada français, lié à la France, non seulement par tant de souvenirs et d’affinités, mais encore par de si importantes espérances communes de développement à tous les égards."[28] Les bonnes relations avec le Québec se poursuivent avec Daniel Johnson, Premier ministre de la province à partir de 1966. Car le général de Gaulle n’entend pas s’arrêter en si bon chemin. "Des liens nouveaux, conformes à notre parenté, comme à nos sentiments et à nos intérêts communs, se sont établis entre nous au cours de ces dernières années," écrit-il à Johnson, peu de temps après son investiture. "Ce n’est qu’un commencement, car la France sait aujourd’hui quel brillant avenir s’ouvre au Québec et combien tout nous commande d’élargir et d’affermir notre solidarité. Soyez assuré que, pour ce qui la concerne, elle ne négligera aucun effort pour poursuivre l’úuvre qui vient d’être entreprise."[29] Depuis sa visite en 1960, l’intérêt du président français pour le Québec a beaucoup évolué. Il ne parle plus que "des deux Canada," de la "nation québécoise," comme si la souveraineté du Québec n’était plus qu’une question de temps. Il veut désormais aller vite et, lorsqu’il accepte l’invitation de Daniel Johnson, doublée de celle de Lester Pearson, à venir visiter l’exposition universelle de Montréal, il entend bien "faire des vagues." Quelques mois avant sa visite, il déclare à son entourage qu’il n’a pas la moindre intention de célébrer le centenaire de la Confédération canadienne: "Nous n'avons pas à nous féliciter de la création d'un État fondé sur notre défaite d'autrefois et sur l'intégration d'une partie du peuple français dans un ensemble britannique," ajoute-t-il, méprisant. "Au demeurant, cet ensemble est devenu bien précaire."[30] Pas si précaire que cela, cependant, puisque cette Confédération canadienne devait résister à la bourrasque provoquée par le fameux "Vive le Québec Libre." Pour autant, et c’est tout l’intérêt de la visite du général de Gaulle en avril 1960, l’impulsion est donnée. De Gaulle ne sera pas suivi complètement par les élites politiques québécoises dans sa quête d’un Québec indépendant, mais il aura eu le mérite de "décomplexer" les Canadiens-français, pour reprendre une expression de Daniel Johnson." Votre visite et vos propos . . . les ont conditionnés à une action commune, accomplie dans l’ordre, en vue de notre épanouissement. Les cadres définitifs et le rythme d’action politique appelée à les établir se précisent rapidement."[31] Laissons le mot de la fin au général de Gaulle: "On ne peut plus guère douter que l’évolution va conduire à un Québec disposant de lui-même à tous les égards."[32] La question continue de faire débat aujourd’hui.


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    The editors gratefully acknowledge the assistance of Carl Bouchard in preparing this article for publication.return to text

  1. Charles de Gaulle, Mémoires d'espoir: Le renouveau, 1958–1962 (Paris, Plon, 1970), 282.return to text

  2. Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets (Paris: Plon, 1963), 9:34, note à Etienne Burin des Roziers du 4 septembre 1963.return to text

  3. Archives Nationales (AN), Archives de la Présidence de la République, 1958–1969, Affaires étrangères, 5 AG 1/199, George Vanier au Général de Gaulle, 6 septembre 1966.return to text

  4. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre: L’unité, 1942–1944 (Paris: Plon, 1959), 297.return to text

  5. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre: Le salut, 1944–1946 (Paris: Plon, 1959), 259.return to text

  6. De Gaulle, Mémoires de guerre: L’unité, 296.return to text

  7. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre: L’appel, 1940–1942 (Paris: Plon, 1954), 5.return to text

  8. Maurice Vaïsse, La grandeur, politique étrangère du général de Gaulle, 1958–1969 (Paris: Fayard, 1998), 23.return to text

  9. Anne et Pierre Rouanet, Les trois derniers chagrins du général de Gaulle (Paris: Grasset et Fasquelle, 1998), 37.return to text

  10. Renée Lescop, Le parti québécois du général de Gaulle (Montréal: Boréal Express, 1981), 26.return to text

  11. Fondation Lionel-Groulx, Montréal, P2 Fonds Famille Laurendeau et Perrault, André Laurendeau, Série 1, lettre du Père Docteur à André Laurendeau, 30 mai 1940.return to text

  12. AN, Affaires étrangères, 5 AG 1/199, compte rendu de l’entretien du général de Gaulle et de Monsieur Diefenbaker à l’Hôtel Matignon le 5 novembre 1958.return to text

  13. Éric Roussel, De Gaulle, tome 2, 1946–1970 (Paris: Perrin, 2002), 227.return to text

  14. Archives du Quai d’Orsay, Ministère des Affaires étrangères (MAE), dossier 135, B-Amérique/Canada, 1952–1963, voyage du général de Gaulle au Canada, 18-22 avril 1960, notes sur les entretiens franco-canadiens d’avril–fin mars 1960.return to text

  15. Janice Cavell, Michael D. Stevenson, Kevin Spooner, éds., Documents relatifs aux relations extérieures du Canada, volume 26 (1959) (Ottawa, Ministère des affaires extérieures, 1967– ), le Secrétaire d’État aux Affaires Extérieures, Howard Green à l’ambassadeur en France, Pierre Dupuy, 21 juillet 1959.return to text

  16. De Gaulle, Mémoires d’espoir, 187. return to text

  17. MAE, dossier 135, B-Amérique/Canada, 1952–1963, voyage du général de Gaulle au Canada, 18–22 avril 1960, discours du général de Gaulle à Ottawa, 19 avril 1960.return to text

  18. MAE, dossier 135, allocution prononcée par le général de Gaulle à la fin du banquet offert par la Ville de Montréal à l’hôtel Queen Elizabeth, le jeudi 21 avril 1960.return to text

  19. De Gaulle, Mémoires d’espoir, 188.return to text

  20. MAE, dossier 135, B-Amérique/Canada, 1952–1963, no. 540/AM, note de François Lacoste, ambassadeur de France à Ottawa à Maurice Couve de Murville, 2 mai 1960.return to text

  21. MAE, carton 98, Canada—Relations avec la France, la question algérienne, 16 février 1856–19 octobre 1962, Ministre des Affaires étrangères à l’Ambassadeur du Canada attitude adoptée par la presse canadienne à l’égard des problèmes algériens, 13 juin 1956.return to text

  22. MAE, note de François Lacoste, 2 mai 1960.return to text

  23. Voir François Flohic, Souvenirs d’Outre-Gaulle (Paris: Plon, 1979), 83-84. Voir aussi les listes d’invités aux réceptions officielles, MAE, dossier 135, B-Amérique/Canada, 1952–1963, voyage du général de Gaulle au Canada, 18–22 avril 1960, notes sur les entretiens franco-canadiens d’avril–fin mars 1960. return to text

  24. MAE, rapport de l’ambassadeur Lacoste à Maurice Couve de Murville, "Évolution politique dans la province de Québec," 15 novembre 1961.return to text

  25. MAE, dossier 135, B-Amérique/Canada, 1952–1963, no. 1786/AM François Lacoste à Couve de Murville, "La Province de Québec sous le Gouvernement de M. Lesage. Perspectives Nouvelles au Canada. Chances nouvelles pour l’action économique et culturelle de la France," 12 décembre 1960.return to text

  26. Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets, 26, lettre de Geoffroy de Courcel au général de Gaulle, 21 janvier 1961. return to text

  27. Mémoires d’espoir, 282.return to text

  28. AN, Archives de la présidence de la République, 5AG 1/199: correspondance avec le général de Gaulle, réponse du général de Gaulle à monsieur Lesage, 7 novembre 1963.return to text

  29. Ibid., lettre du général de Gaulle à Daniel Johnson, Premier ministre du Québec, 24 septembre 1966.return to text

  30. Note de de Gaulle du 9 décembre 1966 reproduite dans Jean Chapdelaine, "Le général de Gaulle et le Québec," L'Action Nationale (Janvier 1991): 98.return to text

  31. AN, Archives de la présidence de la République, 5AG 1/199: dossier "correspondance avec le général de Gaulle,"  lettre de Daniel Johnson au général de Gaulle, 16 septembre 1967.return to text

  32. Ibid., lettre du général de Gaulle à Daniel Johnson, 6 septembre 1967. return to text