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Author: St Haffemeyer
Title: L'informatique et le dépouillement des gazettes de l'ancien R
Publication Info: Ann Arbor, MI: MPublishing, University of Michigan Library
April 1999
Availability:

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Source: L'informatique et le dépouillement des gazettes de l'ancien R
St Haffemeyer


vol. 2, no. 1, April 1999
Article Type: Article
URL: http://hdl.handle.net/2027/spo.3310410.0002.104
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Data processing and the Analysis of Gazettes From the Ancien Régime, an Account of the Work

Stéphane Haffemayer

professeur agrégé d'histoire, docteur de l'Université de Grenoble II en histoire moderne

Depuis une vingtaine d'années, les spécialistes de la littérature du XVIIIe siècle ont accordé une attention croissante à l'étude de la presse d'Ancien Régime ; les travaux de Keith Michael Baker et de Roger Chartier, pour ne citer qu'eux, ont mis en évidence la montée en puissance et le rôle révolutionnaire de l'imprimé auprès de l'opinion : avec le développement spectaculaire des journaux au XVIIIe siècle, l'information périodique, sous sa forme nouvelle et séductrice, est devenue le nouveau baromètre d'une expression critique à l'égard de la politique. Ce rôle croissant de la presse dans la vie politique devait amener les philosophes comme Voltaire dans l'affaire Calas, à inventer de toutes pièces ce formidable contrepoids au pouvoir monarchique qu'est l'opinion publique.

A l'opposé de ce séduisant contexte culturel qui amène inéluctablement à l'opposition révolutionnaire, la création de la presse au début du XVIIe siècle ne bénéficie pas d'un tel engouement. Au reste, les historiens sont encore très peu nombreux à s'intéresser à la genèse de cette évolution, pour deux raisons.

Premièrement, la réécriture de l'information par le rédacteur de la Gazette en fait une source indirecte extrêmement délicate à manier ; courroie de transmission du projet monarchique, elle est volontiers présentée comme un instrument de propagande entre les mains du pouvoir ; trop proche parfois de la littérature, elle véhicule les valeurs et l'imaginaire social d'une élite fascinée par l'idéal chevaleresque des romans héroïques : cette fonction de "représentation" détourne les historiens d'une étude dans laquelle ils ne voient guère de valeur dans l'enseignement des faits.

Le deuxième défi est constitué par la quantité phénoménale d'informations que les premiers périodiques délivrent alors à un public avide de connaître et de partager, pour la première fois, les nouvelles du monde. L'exemple de la Gazette de Théophraste Renaudot, fondée le 30 mai 1631, est évocateur : entre 1647 et 1663, elle est constituée de 22 202 pages en format in quarto, soit 1 783 récits "extraordinaires" et 20 327 nouvelles "ordinaires" ! Autant que son discrédit originel, un tel obstacle méthodologique est, n'en doutons pas, la raison majeure de son absence d'étude jusqu'à nos jours ! La réflexion devait d'abord s'attaquer à la méthode de dépouillement à mettre en œuvre ! Seule l'informatique pouvait aider à y parvenir.

Discréditée pour sa servilité, l'information de la Gazette n'avait encore jamais fait l'objet d'une étude systématique et exhaustive. Pourtant, elle rencontra immédiatement un succès important, au point qu'elle suscita aussitôt des contrefaçons. A Grenoble, entre 1647 et 1663, les registres du libraire Nicolas dressent la liste de 171 abonnés fidèles à la lecture de sa réimpression lyonnaise. Chaque semaine, la Gazette leur apporte une information "ordinaire" de 12 pages en provenance de plus d'une vingtaine de localités disséminées dans toute l'Europe, ainsi qu'une information "extraordinaire", récit de bataille ou d'un événement à la gloire de la monarchie. L'enregistrement de chaque nouvelle dans une base de données numérisées permet de donner naissance à un concept clé de l'identité d'un périodique, celui de l'espace-temps de son information.

En premier lieu, il convient d'organiser la base de données sur un certain nombre de critères liés au dépouillement du périodique : année, nom de la publication ( Gazette, Nouvelles Ordinaires, Extraordinaire ), date de celle-ci, localité émettrice de la nouvelle, date de cette dernière, pays concerné, nombre de lignes, délai de publication de chaque nouvelle, etc. Cela permet d'établir tous les paramètres statistiques de l'information par année, pays, ville, périodique, etc. La puissance du tableur nous permet de calculer ensuite le volume informationnel du périodique ( nombre de nouvelles), la dispersion géographique de son information, la fréquence d'insertion de chaque localité, la densité de chaque publication, de chaque localité ( nombre de lignes ), les délais de publication, etc.

Enfin, l'ultime étape de cette analyse de la structure du périodique consiste dans la cartographie des données au moyen d'un logiciel qui accepte l'importation de celles-ci en provenance du tableur.

Afin d'illustrer ce propos, la carte 1 offre une vision globale de cet espace européen de l'information dans la Gazette entre 1647 et 1663 : près de 800 localités émettrices témoignent de la richesse de cette information produite par le périodique pendant ces 17 années.

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carte 1

Premièrement, leur localisation met en évidence quelques caractéristiques de la communication européenne à l'époque moderne. L'espace d'information de la Gazette est centré sur une Europe occidentale urbaine, essentiellement continentale ( pour près de 56% des localités ) ; la Méditerranée n'en représente que 25%, l'Atlantique 15% et la Baltique 4%. A l'évidence, l'émission de l'information jalonne de manière privilégiée les parcours séculaires qu'empruntent les marchands et les armées terrestres ; la plupart des nouvelles de l'Empire représentent les principales étapes des déplacements de troupes pendant les deux dernières années de la Guerre de Trente ans. L'information suit bien souvent le cours des vallées fluviales, voies de communication naturelles, avant d'être prise en charge par les réseaux terrestres de la poste. Autrement dit, le système d'information du périodique se fonde d'abord sur un maillage de localités à forte accessibilité qui donnent de l'Europe l'image d'une mobilité permanente, une Europe qui ignore les frontières entre les nations.

Mais au-delà de ces traits généraux, la cartographie des nouvelles offre aussi une restitution intéressante des zones de tension. Chaque semaine, les lecteurs suivent attentivement le feuilleton des opérations militaires sur le continent entre la France et les Habsbourg ( Empire, Pays-Bas espagnols, Milanais, Catalogne, à l'intérieur du royaume pendant et après la Fronde ). Les guerres lointaines y ont également leur succès : la guerre civile anglaise, la guerre anglo-hollandaise, les guerres du Nord entre la Suède et la Pologne, les attaques ottomanes contre la Chrétienté, les assauts des cosaques contre la Moscovie, etc. concourent pleinement à la richesse informative du périodique. Inversement, les régions à l'écart de la guerre et des échanges apparaissent assez peu, comme en témoigne la faiblesse de l'information espagnole en provenance de la péninsule. Au total, cette étude de l'information ordinaire permet de mettre au jour des processus relativement stables et réguliers de la transmission des nouvelles sous l'Ancien Régime. La carte 2 fait le bilan de cette géographie de l'information ordinaire par pays : le résultat est surprenant, les nouvelles italiennes devancent très nettement les nouvelles françaises ! Depuis Charles VIII, la France subit l'attraction politique et culturelle de l'Italie.

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carte 2

En revanche, la géographie des Extraordinaires est totalement différente (carte 3) : la Grande-Bretagne rassemble à elle seule près de 38% des récits. Cela s'explique par l'intérêt que les Français portent à la vie politique mouvementée outre-Manche, de la guerre civile anglaise, marquée par l'exécution de Charles Ier, à l'évolution du gouvernement de Cromwell - en 1648, beaucoup faisaient le rapprochement entre la guerre du Parlement de Londres contre Charles Ier et la Fronde...

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carte 3

Mais cela s'explique aussi par l'attrait que la production imprimée étrangère exerce sur les périodiques qui y voient une source de tout premier plan à diffuser auprès de leurs lecteurs. Le Parlement de Londres - Cromwell avait bien compris le rôle essentiel de l'imprimé - est à l'origine d'une production considérable d'imprimés de ses ordonnances. Il y a là un engouement du public français pour les récits de la vie politique anglaise, prélude à l'anglomanie du XVIIIe siècle, qui ne semble d'ailleurs pas payé de retour : la Fronde a laissé les Anglais relativement indifférents.

Somme toute, cela nuance la vision d'une détermination exclusive de la géographie de l'information en fonction des centres d'intérêt de la politique extérieure française. Le périodique savait aussi aller à la rencontre des goûts de son public, même quand cela n'allait pas dans le sens du prestige de l'autorité monarchique : la Gazette délivre des récits édifiants, d'origine anglaise, qui accusent Charles Ier d'incapacité politique ou de trahison, voire qui remettent explicitement en cause son pouvoir thaumaturgique - qui est pourtant l'un des piliers de l'absolutisme -. Cette géographie de l'information suit donc soigneusement les pulsations de l'actualité. Il le fallait pour coller aux goûts d'un public érudit et exigeant, et faire efficacement concurrence aux réseaux privés de l'information épistolaire.

Certes, le lecteur n'est pas "rapidement" informé de ce qui se passe en Europe ; le délai moyen des 20 327 nouvelles étudiées est légèrement inférieur à 18 jours : globalement, le Nord-Ouest de l'Europe ( 7 à 15 jours ), apporte une information plus fraîche que celle en provenance du Midi ( entre 3 et 5 semaines ). Excepté lorsque l'utilité politique de la nouvelle en commande une publication rapide, les nouvelles distribuées par la Gazette ont toutes un délai très supérieur à celui de la poste. Un tel temps de latence est imposé par le rythme hebdomadaire de la publication, le travail de réécriture des nouvelles, le filtre du ministère, etc. Mais l'important est que la précision chronologique de l'information et sa datation précise sont devenus, à la faveur de la périodicité, des éléments indispensables à l'estimation de sa qualité. Même un peu défraîchie, l'actualité de la Gazette sort du cercle étroit du réseau épistolaire des élites pour s'offrir au partage du plus grand nombre. Après une comparaison sommaire avec les Nouvelles Ordinaires de Londres de Cromwell, il apparaît quand même que le lecteur français était deux fois plus rapidement informé que son voisin d'outre-Manche !...

L'étude de la géographie de l'information d'un périodique est donc un élément clé de son identité : année par année, la cartographie des nouvelles fait ressortir un réseau de correspondants, des préoccupations nationales différentes. Mais au-delà de cette perception mouvante des relations internationales qu'il offre à ses lecteurs, il est possible d'en établir une synthèse visible sur cette carte des lieux centraux de l'information (carte 4). Entre 1647 et 1663, une vingtaine de localités émettrices seulement accaparent plus de 60% du volume de toute l'information ordinaire. L'importance de ces capitales de l'information est liée à leur fonction d'échanges ( Amsterdam, Venise, Gênes ), ou bien à leur rôle de capitale politique ( Londres, Paris ) ; ce petit nombre de localités constitue en quelque sorte l'armature du périodique.

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carte 4

Une telle approche des structures d'un périodique redonne toute son importance à son étude thématique : du temps de Renaudot, au milieu du XVIIe siècle, le contenu informationnel que révèle son analyse thématique s'avère infiniment plus riche que l'idée commune, conformément aux voeux du fondateur qui voyait dans l'information un instrument de la cohésion sociale et non pas seulement une mise en scène de la gloire monarchique. En effet, la démarche de Renaudot était positive et fonctionnelle : comme beaucoup de savants contemporains ( Renaudot était un médecin formé à l'école de Montpellier ), il avait probablement été frappé par les théories circulatoires liées aux découvertes de William Harvey ( 1628 ) concernant la circulation du sang ; il en découlait une vision mécaniste de la société dans laquelle l'information s'assimilait à un flux sanguin vital. L'information, tout comme le sang, devait assurer une harmonie de fonctionnement entre les différentes parties du corps social. Ainsi, aux yeux de Renaudot, la création de la Gazette, tout comme celle de ses bureaux d'adresse et de rencontre, était une nécessité sociale, un outil de régulation avant d'être un instrument politique.

La création de Renaudot n'aurait jamais eu un tel succès si elle n'avait pas correspondu à un formidable besoin de ses contemporains. Cette passion du public pour la Gazette met en évidence le goût d'une nouvelle culture profane et nationale, ainsi qu'une conscience du politique que la lecture du périodique développe et enrichit. C'est ce qui en a fait un phénomène culturel de grande ampleur. Et l'on pense à cette pièce Les véritables prétieuses d'Antoine Baudeau de Somaize ( 1660 ) dans laquelle celles-ci affirment que le peuple tient dorénavant ´ Conseil d'eftat aux coins des rües, & fur le Pont Neuf [...] & qu'il y gouuerne, non feulement la France ; mais encore l'Europe ª. Nul doute que c'est bien la vogue de l'information périodique qui en est la cause. Par son ampleur que révèle la géographie de l'information, la Gazette produit une formidable amplification du champ politique, désormais pleinement devenu une "affaire publique". En ce sens, la périodicité de l'information constitue une réelle rupture culturelle, un peu à l'image de la traduction de la Bible en langue vulgaire au début du XVIe siècle qui a entraîné une transformation de la pensée religieuse.

Surtout, en se soumettant à l'obligation périodique de la communication, le pouvoir ne s'est probablement jamais autant exposé sur le devant de la scène. Car d'un côté, la Gazette est une manifestation de l'autorité monarchique, qui témoigne de son affirmation et de la centralisation du pouvoir, mais également, d'une manière beaucoup moins maîtrisée, elle est aussi une formidable concession à l'exigence publique d'une information politique. En somme, la création de la presse va plutôt à l'encontre de l'affirmation de l'absolutisme de droit divin. Elle place les actes du pouvoir sous le regard attentif des hommes et leur dévoile une certaine mécanique de la politique. Ce faisant, en concédant ce premier partage de l'information, elle ouvre un champ de réflexion et de critique qui finira par lui être fatal.