1. Des fiches et des hommes

    Le mercredi 9 septembre 1931, M. Hombert prend la parole à Leyde, devant une quinzaine de papyrologues réunis en "session autonome," à l'occasion du XVIIIe Congrès international des Orientalistes.[1] Il présente deux "projets de bibliographie papyrologique," en son nom personnel et au nom de son collègue américain H.B. van Hoesen.[2] Les deux hommes s'étaient rencontrés l'année précédente à Bruxelles, lors d'une "semaine égyptologique" destinée à célébrer le centenaire de l'indépendance belge.[3] La création d'un outil bibliographique efficace dans le domaine de la papyrologie leur était alors apparue comme une priorité absolue.

    L'idée était présente dans l'esprit de M. Hombert depuis quelque temps déjà, au moins depuis le moment où il avait été chargé d'un cours de papyrologie à l'Université Libre de Bruxelles, en 1925.[4] Il avait commencé à la concrétiser en publiant dans la revue Byzantion un "Bulletin papyrologique" annuel.[5]

    Les projets soumis aux savants rassemblés à Leyde visaient d'une part à rédiger une bibliographie rétrospective de la papyrologie, des origines à 1931, d'autre part à concevoir un instrument capable de rendre compte, sinon au jour le jour, en tout cas plusieurs fois par an, des progrès de la bibliographie courante. Les deux projets ont reçu l'appui (enthousiaste, semble-t-il) des congressistes; une résolution a été votée pour en soutenir les auteurs: les papyrologues présents leur promettaient "leur concours le plus zélé."[6]

    Le projet rétrospectif, dont la responsabilité incombait pour l'essentiel à H.B. van Hoesen, est resté lettre morte. En revanche, le projet de bibliographie courante s'est matérialisé, dès le premier trimestre de 1932, par l'envoi de fiches, grâce aux soins de la Fondation (aujourd'hui Association) Égyptologique Reine Élisabeth: c'est la Bibliographie Papyrologique (BP), dont le 75e anniversaire coïncide avec notre XXVe Congrès international de Papyrologie.

    L'exemple choisi (Fig. 1) illustre l'apparence que les fiches présentaient à l'origine, – et qu'elles ont longtemps conservée. Il se rapporte à l'édition, par J.G. Winter et H.C. Youtie, en 1944, de deux textes de la collection d'Ann Arbor. Sur un rectangle de bristol (en l'occurrence, plutôt de mauvais carton, en raison des pénuries de l'immédiat après-guerre), large de 12.5 cm, haut de 7.5 cm et troué en bas, se lisent dans l'ordre: – (1) le(s) nom(s) du (ou des) auteur(s), immédiatement suivi(s) du titre du livre ou de l'article signalé; – (2) à la ligne, les références de la publication; – (3) à la ligne à nouveau, quelques mots sur son contenu. Aucune indexation n'est fournie, même si M. Hombert avait envisagé, dès le départ, d'insérer en tête de ses fiches une information de ce genre.

    Fig. 1
    Fig. 1

    Des milliers de fiches, réalisées sur ce modèle, se sont accumulées au fil des ans dans les tiroirs de nos bibliothèques, grâce au travail assidu de M. Hombert.[7] Le XVe Congrès de Papyrologie, tenu à Bruxelles en 1977, a donné le signal d'un premier aggiornamento. G. Nachtergael et R.S. Bagnall se sont penchés à cette occasion sur les problèmes que devaient affronter les rédacteurs de la BP et sur les espoirs qu'autorisaient les nouvelles technologies.[8] Il a été décidé alors d'ajouter en haut des fiches une indexation, selon la numérotation propre à la "Bibliografia metodica" publiée dans Aegyptus (à quelques retouches près).[9] Une informatisation était envisagée, qui devait permettre, à terme, de distribuer une "grande" BP cumulative, se confondant en quelque sorte avec une bibliographie générale de la discipline.[10]

    Dans la foulée du Congrès de Bruxelles, il a été procédé, par vagues successives et avec l'appui financier de l'Association Internationale de Papyrologues, à l'encodage rétrospectif des fiches distribuées depuis 1932. La première partie du travail a été réalisée à Columbia University (New York), à l'initiative de R.S. Bagnall; le Centre de Papyrologie et d'Épigraphie grecque de l'Université Libre de Bruxelles a pris en charge le reste des opérations. Ces efforts conjugués ont d'abord permis de produire une série de disquettes, distribuée en 1992 par Scholars Press. Les fiches réunies là, au nombre de 8529, couvraient les années 1976–1989; elles avaient été saisies à l'aide du programme "ProCite." Un CD-ROM a ensuite été diffusé par l'Association Égyptologique Reine Élisabeth sous le titre "Subsidia Papyrologica"; pour réaliser la base de données qui en constitue l'élément principal, il a été fait appel au logiciel "FileMaker Pro." La version 1.0 du CD-ROM, réalisée en 2000, comptait 24215 fiches, correspondant aux années 1960–1999; la version 2.0, réalisée à l'occasion du XXIVe Congrès de Papyrologie, réuni à Helsinki, couvrait les années 1932–2004 et portait le total à 37506 fiches. Pour marquer le 75e anniversaire de la BP, nous nous apprêtons à distribuer le CD-ROM "Subsidia Papyrologica 3.0": la base de données, correspondant aux années 1932–2007, comprendra 41620 fiches.[11]

    Depuis 1995, les fiches de la BP courante ne sont plus distribuées sur bristol. Le procédé, devenu trop coûteux et exigeant des classements de plus en plus fastidieux, a cédé la place à deux formules, laissées au choix des abonnés: – une version imprimée, distribuée sur feuilles de format standard (A4); – une version électronique, distribuée d'abord sur disquettes, puis, depuis 2005, sous la forme d'un fichier attaché à un courriel. Chaque années, 4 envois parviennent aux abonnés, totalisant un millier de fiches.

    Les principes suivis pour l'encodage des fiches électroniques, qu'il s'agisse de la BP courante ou de la base de données cumulative, s'inspirent du modèle auquel se sont longtemps conformées les fiches sur bristol. Dans l'état actuel, 11 champs sont distingués, de manière à permettre des recherches croisées. Reprenons, pour illustrer le mode d'encodage, la fiche relative à l'article de J.G. Winter et H.C. Youtie (Fig. 2). En haut figure l'indexation, désormais distribuée en deux champs: – (1) le premier est réservé aux cotes numériques définies en 1977 (ici, 141.4, pour désigner l'édition de documents grecs; 364 Epistulae, car il s'agit de lettres; 757, parce qu'il y est question de coton, donc de vêtements); – (2) dans le second sont fournies, s'il y a lieu, les références précises des textes édités, corrigés ou réédités (ici, après la cote 141.4, répétée, P.Mich. Inv. 1648; 3630).[12] Suivent trois champs directement empruntés au modèle initial: – (3) d'abord, le nom de l'auteur (ici, des auteurs) et le titre de la contribution; – (4) puis, les références complètes de la publication; – (5) enfin, un bref résumé. Un champ distinct (6) accueille maintenant le renvoi aux notices du Sammelbuch (ou du Supplementum Epigraphicum Graecum) consacrées à la publication signalée (ici, SB VI 9025–9026). Sont ensuite mentionnés (7) les comptes rendus éventuels du livre ou de l'article. Trois champs sont destinés plus spécifiquement aux classements: – de gauche à droite, (8) le numéro attribué à la fiche dans la "grande" BP (ici, 44/0155, – ce numéro restera inchangé à travers les versions successives de la base de données); – (9) le nom de l'auteur (ici, des auteurs); – (10) l'année de publication. Le dernier champ (11), en bas, reproduit le numéro initialement attribué à la publication dans la BP courante, du moins à partir de 1995 (en ce qui concerne notre exemple, qui remonte à 1944, le champ est laissé vacant).

    Fig. 2
    Fig. 2

    2. La BP, observatoire de la papyrologie

    La "grande" BP électronique constitue un bon observatoire pour jeter un regard d'ensemble sur l'histoire de notre discipline au cours des 75 dernières années: je crois possible, par ce biais, de cerner les inflexions qu'elle a connues, de définir les traits qui la caractérisent aujourd'hui, peut-être d'esquisser le visage qu'elle présentera demain.

    La vigueur de nos études se mesure d'abord au nombre de leurs publications. Le tableau qui suit mentionne, année par année, le nombre de références enregistrées dans la BP.

    1941   ...   218 1951   ...   354 1961   ...   436
    1932   ...   359 1942   ...   190 1952   ...   366 1962   ...   453
    1933   ...   356 1943   ...   172 1953   ...   458 1963   ...   430
    1934   ...   406 1944   ...   163 1954   ...   348 1964   ...   456
    1935   ...   394 1945   ...   143 1955   ...   394 1965   ...   427
    1936   ...   374 1946   ...   219 1956   ...   475 1966   ...   483
    1937   ...   374 1947   ...   217 1957   ...   418 1967   ...   467
    1938   ...   423 1948   ...   297 1958   ...   345 1968   ...   458
    1939   ...   321 1949   ...   328 1959   ...   459 1969   ...   433
    1940   ...   248 1950   ...   406 1960   ...   342 1970   ...   515
    32–40    3255 41–50    2353 51–60    3959 61–70    4558
    1971   ...   550 1981   ...   744 1991   ...   786 2001 ... 1043
    1972   ...   489 1982   ...   659 1992   ...   847 2002   ...   904
    1973   ...   563 1983   ...   701 1993   ...   796 2003   ...   976
    1974   ...   674 1984   ...   772 1994   ...   894 2004   ...   972
    1975   ...   730 1985   ...   615 1995   ...   939 2005   ...   818
    1976   ...   655 1986   ...   696 1996   ...   859 2006   ...   724
    1977   ...   478 1987   ...   603 1997   ...   923 2007   ...   576
    1978   ...   612 1988   ...   761 1998   ...   879
    1979   ...   597 1989   ...   680 1999   ...   662
    1980   ...   577 1990   ...   837 2000   ...   904
    71–80    5925 81–90    7068 91–00    8489 01–07    6013

    Le graphique tiré de ces chiffres (Fig. 3) affiche une allure globalement ascendante. La courbe rentrante des dernières années n'est qu'apparente: elle s'explique par le fait que les dépouillements sont encore incomplets pour la décennie en cours. Un autre creux est plus significatif: les années de guerre sont marquées par un recul du nombre des publications, chaque année plus prononcé (de 1939 à 1945); l'histoire de la papyrologie reflète là les heures sombres de la grande Histoire.

    Fig. 3:: Nombre de publications par année
    Fig. 3:
    Nombre de publications par année

    Sur les trois quarts de siècle écoulés depuis la création de la BP, 1945, avec 143 fiches, est l'année pour laquelle les publications papyrologiques sont les moins nombreuses. Le record absolu est détenu pour le moment par l'année 2001, – l'aube d'un nouveau millénaire, – avec 1043 fiches. On peut prévoir, avec les compléments qui viendront encore, que les années 2003 et 2004 atteindront aussi le millier de références.

    Le mouvement de hausse est particulièrement sensible au cours des trois dernières décennies: 5925 fiches sont présentes dans la BP pour la période 1971–1980, soit presque 600 fiches par an; 7068 pour la période 1981–1990, soit un peu plus de 700 fiches par an; 8489 pour la période 1991–2000, soit nettement plus de 800 fiches par an. En somme, depuis 1971, le total annuel moyen a progressé d'une centaine par décennie, et nous venons de voir que ce nombre atteint le millier en notre début de millénaire. En ce qui concerne le nombre des publications, notre discipline, considérée dans son ensemble, manifeste donc une vitalité de bon aloi.[13]

    L'outil électronique permettrait, sans aborder encore la question des matières, de dresser divers constats sur la forme des publications. On peut ainsi observer que la proportion de monographies,[14] longtemps voisine de 17% (par exemple, pour les années 1932–1940: 552 fiches sur 3255, soit 16.9%), a été ramenée à 13% environ depuis les années 1971–1980 (par exemple, pour la période 2001–2007: 818 fiches sur 6013, soit 13.6%). En compensation, on l'aura compris, la proportion d'articles publiés dans des revues ou dans des recueils collectifs (souvent difficiles d'accès aux bibliographes, hélas) a légèrement crû.

    Je m'en tiendrai à la question des langues de rédaction. Pour apprécier leurs parts respectives, j'ai constitué, dans la BP cumulative, un échantillon représentant un tiers du matériel environ.[15] Seules ont été prises en considération les quatre langues dont l'usage est en général admis dans nos Congrès internationaux: l'allemand, l'anglais, le français et l'italien.[16] Le tableau, dont un graphique permet de visualiser les données (Fig. 4), montre, décennie par décennie, comment ces quatre langues se répartissent entre elles l'échantillon considéré.

    Fig. 4:: Répartition des langues par décennie (en %)
    Fig. 4:
    Répartition des langues par décennie (en %)
    Allemand Anglais Français Italien Total
    32–40 257 = 29.5% 251 = 28.8% 188 = 21.5% 175 = 20.0% 871 = 100%
    41–50 130 = 19.4% 238 = 35.5% 179 = 26.7% 122 = 18.2% 669 = 100%
    51–60 256 = 22.8% 297 = 26.5% 321 = 28.7% 244 = 21.8% 1118 = 100%
    61–70 379 = 28.2% 369 = 27.5% 333 = 24.8% 260 = 19.3% 1341 = 100%
    71–80 433 = 23.2% 666 = 35.7% 421 = 22.5% 343 = 18.4% 1863 = 100%
    81–90 472 = 19.2% 922 = 37.6% 560 = 22.8% 497 = 20.2% 2451 = 100%
    91–00 622 = 18.5% 1282 = 38.1% 713 = 21.2% 742 = 22.0% 3359 = 100%
    01–07 498 = 18.4% 1116 = 41.3% 506 = 18.7% 579 = 21.4% 2699 = 100%
    3047 = 21.2% 5141 = 35.7% 3221 = 22.4% 2962 = 20.6% 14371 = 100%

    Au total, sur les 75 années couvertes par la BP, l'anglais s'impose comme première langue de communication papyrologique, avec 35.7% des fiches. Le français suit, avec 22.4%, puis l'allemand, avec 21.2%, et l'italien, avec 20.6%: en vérité, l'écart entre ces trois langues est négligeable.

    Le succès de l'anglais n'a rien pour surprendre.[17] Il faut toutefois observer que le phénomène est relativement récent. Au cours de la période 1932–1940, l'anglais était dépassé, d'une courte tête, par l'allemand; dans les années 1951–1960, le français surclassait l'anglais; entre 1961 et 1970, l'allemand l'emportait à nouveau. La suprématie de l'anglais n'est acquise que depuis 1971, mais elle s'affirme sans cesse davantage: entre 1971 et 1980, cette langue réunit 35.7% des fiches; entre 1981 et 1990, 37.6%; entre 1991 et 2000, 38.1%; entre 2001 et 2007, 41.3%.

    Les trois autres langues n'ont pas disparu du tableau: l'anglais domine certes aujourd'hui, avec 40% des publications, mais l'allemand, le français et l'italien maintiennent leur rang, avec un chiffre proche chaque fois de 20%. Notons que l'italien, dont le profil est stable d'un bout à l'autre du graphique, a occupé la deuxième place dans notre classement, derrière l'anglais, au cours des deux dernières périodes considérées.

    Il est temps d'aborder la répartition par matières. Pour établir le tableau qui suit, j'ai mis à profit le premier champ d'indexation en dénombrant successivement, décennie par décennie, les fiches présentant un index commençant par 1 ... (c'est-à-dire compris entre 100 et 199 théoriquement, dans les faits entre 100 et 190), 2 ... , 3 ... , 4 ... , 5 ... , 6 ... , 7 ... , 8 ... ou 9 ... ; le total général dépasse le nombre de fiches incluses dans la "grande" BP (pour rappel, 41620 fiches) puisque de nombreuses fiches présentent plus d'une indexation.

    1... 2... 3... 4... 5... 6... 7... 8... 9...
    32–40 909 500 1231 144 74 524 386 188 187
    41–50 587 291 874 100 70 392 313 136 144
    51–60 1017 400 1539 190 102 722 444 212 222
    61–70 1230 475 2082 202 105 689 411 170 220
    71–80 1879 683 2432 303 136 950 645 312 352
    81–90 2305 1147 2586 385 156 1205 986 607 557
    91–00 2349 1958 3077 517 238 1280 1609 1149 818
    01–07 1578 1581 2337 292 210 747 1233 815 543
    11854 7035 16158 2133 1091 6509 6027 3589 3043

    Confronté au nombre réel de fiches par décennie, le tableau, exprimé en pourcentages, se présente comme suit.

    1... 2... 3... 4... 5... 6... 7... 8... 9...
    32–40 27.9% 15.3% 37.8% 4.4% 2.2% 16.0% 11.8% 5.7% 5.7%
    41–50 24.9% 12.3% 37.1% 4.2% 2.9% 16.6% 13.3% 5.7% 6.1%
    51–60 25.6% 10.1% 38.8% 4.7% 2.5% 18.2% 11.2% 5.3% 5.6%
    61–70 26.9% 10.4% 45.6% 4.4% 2.3% 15.1% 9.0% 3.7% 4.8%
    71–80 31.7% 11.5% 41.0% 5.1% 2.2% 16.0% 10.8% 5.2% 5.9%
    81–90 32.6% 16.2% 36.5% 5.4% 2.2% 17.0% 13.9% 8.5% 7.8%
    91–00 27.6% 23.0% 36.2% 6.0% 2.8% 15.0% 18.9% 13.5% 9.6%
    01–07 26.2% 26.2% 38.8% 4.8% 3.4% 12.4% 20.5% 13.5% 9.0%
    28.4% 16.9% 38.8% 5.1% 2.6% 15.6% 14.4% 8.6% 7.3%

    Si l'on considère l'ensemble du fichier, la matière la mieux représentée est celle qui est indexée 3 ... (littérature, philosophie, sciences): 16158 fiches sur 41620 (soit 38.8%). Suivent, par ordre décroissant, les références indexées sous: – 1 ... (éditions, corrections, etc.), avec 11854 fiches (soit 28.4%); – 2 ... (histoire, géographie), avec 7035 fiches (soit 16.9%); – 6 ... (droit), avec 6509 fiches (soit 15.6%); – 7 ... (antiquités publiques et privées), avec 6027 fiches (soit 14.4%); – 8 ... (archéologie, histoire de l'art), avec 3589 fiches (soit 8.6%); – 9 ... (épigraphie, numismatique, métrologie), avec 3043 fiches (soit 7.3%); – 4 ... (linguistique, métrique, musique), avec 2133 fiches (soit 5.1%); – 5 ... (paléographie, bibliologie), avec 1091 fiches (soit 2.6%).

    L'examen du tableau décennie par décennie ne modifie guère les constats de base. La papyrologie littéraire a toujours été en tête, avec un chiffre largement supérieur à 30% (pour les années 1961–1970, elle totalise même 2082 fiches sur 4558, soit 45.6%). L'inclusion de ce domaine dans le champ de la BP avait pourtant fait l'objet d'un vif débat à Leyde, en 1931. Fallait-il rendre compte des travaux relatifs aux papyrus littéraires? Si oui, dans quelle mesure? Certains collègues craignaient sans doute que cette branche de la papyrologie n'étouffât la BP sous la masse de ses publications. La ligne de conduite sagement retenue par M. Hombert, qui consistait à ne signaler que les contributions qui touchent au texte des papyrus,[18] a permis d'éviter un pareil encombrement. Il reste que la papyrologie littéraire arrive largement en tête dans le fichier; de beaux jours lui sont assurés pour longtemps encore.[19] À l'autre extrémité du spectre, les fiches relatives d'une part à la linguistique, à la métrique et à la musique (avec des scores compris, selon les décennies, entre 4.2% et 6.0%), d'autre part à la paléographie et à la bibliologie (avec des scores compris entre 2.2% et 3.4%), ont toujours fermé la marche.

    Entre ces deux pôles, les autres matières présentent des fluctuations en général peu marquées.[20] Je ne retiendrai ici, en me concentrant sur les dernières décennies, que quatre domaines où une évolution me paraît susceptible de modifier à terme le profil de notre discipline; un graphique a été établi pour mettre en évidence ces tendances récentes (Fig. 5).

    Fig. 5:: Répartition des matières par décennie (en %)
    Fig. 5:
    Répartition des matières par décennie (en %)

    Je voudrais attirer l'attention d'abord sur deux matières dont la présence dans l'indexation des fiches n'a cessé de croître depuis 40 ans au moins. Il s'agit d'une part de l'histoire et de la géographie, indexées 2 ... : 10.4% des fiches présentaient une indexation de ce type pour la période 1961–1970; 11.5% pour la période 1971–1980; 16.2% pour la période 1981–1990; 23.0% pour la période 1991–2000; entre 2001 et 2007, 1581 fiches sur 6013 ont été ainsi indexées, soit 26.2%. De même, la progression a été continue pour les travaux relatifs aux antiquités publiques et privées (incluant l'économie, la religion et la sociologie), indexés 7 ... : 9.0% des fiches présentaient une indexation de ce type pour la période 1961–1970; 10.8% pour la période 1971–1980; 13.9% pour la période 1981–1990; 18.9% pour la période 1991–2000; entre 2001 et 2007, 1233 fiches sur 6013 ont été ainsi indexées, soit 20.5%. Dans un cas comme dans l'autre, le succès croissant, au-delà d'un goût éventuel pour les disciplines concernées, s'explique en partie par le fait que les chercheurs, en dehors de notre cercle spécialisé, tiennent progressivement meilleur compte des témoignages en provenance de l'Égypte gréco-romaine.

    Dans deux cas, au contraire, les courbes montrent, pour les deux dernières décennies, un fléchissement dont la confirmation constituerait, me semble-t-il, un motif d'alerte. La première concerne le droit, indexé 6 ... : 17.0% des fiches recevaient une indexation de ce type dans les années 1981–1990; le chiffre descendait à 15.0% dans les années 1991–2000; il reste, entre 2001–2007, 747 fiches sur 6013 à être ainsi indexées, soit 12.4%. Si la diminution se poursuivait sur le même rythme, la papyrologie juridique se trouverait en danger.

    L'autre baisse, moins marquée, n'est pas moins inquiétante: elle touche le secteur essentiel des éditions et des corrections, soit les indexations 1 ... : 32.6% des fiches recevaient une indexation de ce type dans les années 1981–1990 (c'était, il est vrai, le record absolu pour cette matière depuis 1932); le chiffre descendait à 27.6% dans les années 1991–2000; il reste, entre 2001–2007, 1578 fiches sur 6013 à être ainsi indexées, soit 26.2% (pour la première fois, cette matière ne détient plus le deuxième rang, derrière la papyrologie littéraire; elle est devancée de peu par l'histoire et la géographie). La diminution ne s'exprime certes qu'en pourcentages; en chiffres absolus, il n'y a pas encore de décrue. Mais nous sommes là au cœur de la discipline et, pour que la courbe ne plonge pas, nous avons le devoir d'encourager les générations nouvelles de papyrologues à s'exercer prioritairement, avant la mise en perspective littéraire, historique ou sociologique, au travail d'édition et de révision des textes, – cette ascèse pleine de délices.

    Terminons par une note positive, précisément dans le domaine des éditions et corrections. Longtemps les documents rédigés partiellement dans une langue autre que le grec (ou le latin) n'ont tenu qu'une place tout à fait marginale dans la BP: entre 1932 et 1980, dans le meilleur des cas, 15 références pour toute une décennie.[21] Depuis, le chiffre ne cesse d'augmenter: 59 fiches entre 1981 et 1990, 70 fiches entre 1991 et 2000, 85 fiches déjà entre 2001 et 2007. Ainsi se traduit dans la bibliographie le rapprochement entre la papyrologie gréco-latine, plus que centenaire, et ses jeunes consœurs, ancrées en particulier dans les langues indigènes de l'Égypte. Ce rapprochement bienvenu devrait marquer en profondeur, dans les décennies à venir, le développement de notre discipline.

    3. "Mille amitiés"

    Pour que la BP continue à être l'observatoire privilégié de la papyrologie, nous comptons beaucoup, G. Nachtergael et moi, sur votre aide à tous. Nous ne pouvons que répéter un appel souvent lancé par M. Hombert, formulé déjà dans l'introduction de son premier "Bulletin bibliographique," en 1926.

    Pour rendre aux chercheurs les services qu'ils sont en droit d'en attendre, un bulletin de ce genre doit réunir deux qualités principales: paraître peu de temps après les travaux qu'il se charge d'annoncer et être complet. Nous ne pouvons prétendre avoir satisfait entièrement ni à l'une ni à l'autre de ces exigences ... Ce n'est que grâce à la collaboration des auteurs de livres et d'articles que nous pouvons espérer éviter ... des lacunes regrettables. Aussi faisons-nous appel à ceux-ci pour qu'ils veuillent bien nous adresser ... un exemplaire de leurs publications ou, au moins, les indications bibliographiques nécessaires avec un court résumé.[22]

    Peut-être cet appel aura-t-il plus de force si je puis invoquer ici, à l'endroit même où il a réalisé tant de travaux éminents, l'exemple d'une figure majeure de la papyrologie américaine: je veux parler de H.C. Youtie.[23]

    Dans les premiers temps de la BP, M. Hombert a tenté de s'assurer le concours de correspondants hors de Belgique.[24] Pour les États-Unis, H.B. van Hoesen ayant déclaré forfait, il lui fallut chercher ailleurs "the right man," selon son expression. M. Hombert se tourna, à l'Université du Michigan, vers C. Bonner, qui, de 1932 à 1935, prépara effectivement quelques fiches, en soulignant l'aide que lui avait procurée, pour ce faire, "our very able Research Assistant in Papyrology, Mr. H.C. Youtie."

    À partir de 1935 et jusqu'au déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale, H.C. Youtie poursuivit, à titre personnel, cette forme de coopération.[25] Les papiers de M. Hombert conservent la trace de données bibliographiques parvenues de cette façon à Bruxelles. Une carte du 19 août 1938 (le cachet de la poste d'Ann Arbor faisant foi) porte deux références qui ont été reproduites telles quelles dans la BP courante et qui figurent encore aujourd'hui dans la "grande" BP électronique.[26]

    Au bas de la carte, sous les références soigneusement établies, H.C. Youtie a tracé deux mots qui ne surprendront pas sous la plume d'un papyrologue: "Mille amitiés" (Fig. 6). À tous ceux qui, à l'exemple de H.C. Youtie, nous font parvenir références et tirés à part ou manifestent leur sympathie à l'égard de l'entreprise fondée par M. Hombert (et qu'il doit nous arriver d'oublier de remercier),[27] je voudrais, au nom de G. Nachtergael et en mon nom propre, adresser à mon tour "mille amitiés."

    Fig. 6
    Fig. 6

    Post-scriptum. — G. Nachtergael, qui avait relu ces pages avec son attention et sa bienveillance coutumières, est décédé inopinément le 18 octobre 2009. L'auteur de la communication aura à cœur de poursuivre la réalisation de la Bibliographie Papyrologique dans l'esprit défini, il y a 75 ans, par M. Hombert et si bien servi, pendant plusieurs décennies, par son élève, G. Nachtergael.

    Notes

      1. Marcel Hombert (1900–1992), Professeur à l'Université Libre de Bruxelles, joua un rôle essentiel au sein du Comité International de Papyrologie et de l'Association Internationale de Papyrologues; il en fut le Secrétaire-trésorier (1930–1961), puis l'un des Présidents d'honneur (1961–1992).return to text

      2. H.B. van Hoesen (1885–1965), Bibliothécaire à Brown University (Providence, Rhode Island), avait publié un épais manuel intitulé Bibliography (New York 1928). Son intérêt pour la papyrologie s'est maintenu jusqu'à la fin de sa vie: il est l'auteur, avec O. Neugebauer, d'un ouvrage qui jouit encore d'une grande autorité: Greek Horoscopes (Philadelphie 1959).return to text

      3. Nous donnons à cette "semaine égyptologique" de 1930 le rang de Ier Congrès international de Papyrologie (la "session autonome" de 1931 est notre IIe Congrès). H.B. van Hoesen prononça à Bruxelles une communication dont le texte a été publié l'année suivante: "Papyrus Studies in the United States," CdÉ 6 (1931) 383–391; j'en extrais une phrase caractéristique de son tempérament de bibliographe: "I have here on cards a fairly extensive though still incomplete bibliography of American studies" (p. 385).return to text

      4. M. Hombert a prononcé sa leçon inaugurale le 27 octobre 1925. Son exposé a été immédiatement publié: "La papyrologie grecque," RUB 31 (1925–1926) 167–189; l'auteur signale à son jeune public les services que rendent les "bulletins bibliographiques" déjà existants (il s'agit notamment des chroniques rédigées à partir de 1901 par S. de Ricci, dans la Revue des études grecques). Le texte de la leçon de M. Hombert est accessible en ligne. <http://www.ulb.ac.be/philo/cpeg/hombert.htm>.return to text

      5. M. Hombert a publié une première série de "Bulletins papyrologiques" dans la revue Byzantion, entre 1926 et 1935 (cf. infra, n. 22); une seconde série entre 1946–1947 et 1966, dans la Revue des études grecques, où il poursuivit la tâche assumée d'abord par S. de Ricci, op.cit. (ci-dessus, n. 4), puis, à partir de 1932, par P. Collart.return to text

      6. M. Hombert, "Projets de bibliographie papyrologique," CdÉ 7 (1932) 227–236. Le texte de la communication (y compris la résolution votée par l'assemblée) est accessible en ligne. <http://www.ulb.ac.be/philo/cpeg/projets.htm>.return to text

      7. M. Hombert n'a cessé de veiller à la rédaction de la BP que peu de temps avant son décès, survenu en 1992. Depuis 1974, il bénéficiait de l'aide de son élève, G. Nachtergael; depuis 1984, l'auteur de la présente communication est également associé à l'entreprise.return to text

      8. G. Nachtergael et R.S. Bagnall, "Problèmes et projet de Bibliographie Papyrologique," Actes du XVe Congrès International de Papyrologie. Pap.Brux. 18 (Brussels 1979) III 7–19; cf. M. Hombert et G. Nachtergael, "La Bibliographie Papyrologique," CdÉ 52 (1977) 156–163. Le texte de la communication de G. Nachtergael et R.S. Bagnall est accessible en ligne. <http://www.ulb.ac.be/philo/cpeg/problemes.htm>.return to text

      9. Le tableau des cotes utilisées lors de l'indexation des fiches figure dans les publications de M. Hombert, G. Nachtergael et R.S. Bagnall déjà signalées, op.cit. (ci-dessus, n. 8). Il est en outre accessible en ligne. <http://www.ulb.ac.be/philo/cpeg/cotes.htm>.return to text

      10. À ce stade, la diffusion de cet instrument était prévue sur microfiches.return to text

      11. Le CD-ROM "Subsidia Papyrologica 3.0" est disponible depuis mars 2008. Le texte de la présente communication a été retouché (en particulier en ce qui concerne les dénombrements) de manière à être en accord avec les données présentes sur le nouveau CD-ROM.return to text

      12. Sur les divergences que présentent, du point de vue des sigles papyrologiques, la Checklist et la BP, cf. G. Nachtergael, CdÉ 77 (2002) 334–335. Des concordances sont accessibles en ligne. <http://www.ulb.ac.be/philo/cpeg/siglespap.htm>.return to text

      13. C'est l'année de publication (telle qu'elle est consigné dans le champ ad hoc des fiches) qui a été considérée pour établir les dénombrements, non l'année au cours de laquelle il a été fait mention dans la BP du livre ou de l'article en question. Pour être plus précis, il faudrait tenir compte, non du nombre des publications, mais du total des pages qu'elles comportent. Le nombre des publications ou de leurs pages, objecteront certains, n'est pas forcément en rapport avec la qualité scientifique du contenu, mais on entre là dans un domaine trop subjectif pour être quantifié, et, de toute manière, la BP n'est pas conçue comme un outil critique.return to text

      14. Il suffit, pour apprécier la proportion de monographies, de rechercher dans un dossier donné les fiches portant, dans le champ réservé aux références complètes des publications, l'une des indications suivantes: 16°, 8°, 4°, in fol.return to text

      15. L'échantillon a été constitué en sélectionnant les fiches où figure, dans le champ réservé à l'auteur et au titre de la publication, une conjonction de coordination: "und" pour l'allemand, "and" pour l'anglais, "et" pour le français, "e" ou "ed" pour l'italien. En ce qui concerne la forme "et," j'ai éliminé les fiches où la conjonction apparaît dans la traduction française d'un titre étranger ou dans une indication bibliographique (par exemple, "avec résumés en allemand et en italien"), ainsi que les fiches où le mot est employé en latin.return to text

      16. Pour ce qui concerne les autres langues, les utilisateurs attentifs de la BP courante auront observé le nombre progressivement croissant de fiches dont le titre est rédigé en espagnol (voire en catalan), signe de la vitalité nouvelle de nos études dans la Péninsule Ibérique.return to text

      17. Il ne peut être question d'examiner ici les raisons de ce succès, qui dépasse largement le domaine de la papyrologie. Il s'explique pour une part par la vigueur de notre discipline dans les régions anglo-saxones, sans doute aussi par le fait que les chercheurs dont la langue maternelle n'appartient pas au quatuor ici pris en considération choisissent de manière croissante l'anglais comme outil de communication, plutôt que l'une des trois autres langues.return to text

      18. Songeons à la Constitution des Athéniens: la BP serait complètement submergée s'il fallait citer tous les travaux qui se fondent sur cette œuvre, révélée par un papyrus; seuls sont signalés les travaux qui concernent l'établissement du texte (c'est-à-dire la lecture du papyrus). – Une exception à ce principe: Ménandre, pour lequel, selon une tradition inaugurée par M. Hombert, la BP vise à l'exhaustivité.return to text

      19. Tous les secteurs de la papyrologie littéraire ne sont pas également florissants. Ainsi, les fiches relatives aux textes chrétiens (indexées 340, 341, 342 et 343) sont en recul à peu près constant, en chiffres relatifs et même en chiffres absolus: elles étaient au nombre de 234 pour la période 1932–1940 (soit 7.1% du total général); elles ne sont plus que 200 pour les années 2001–2007 (soit 3.3%).return to text

      20. Certaines s'expliquent sans doute en partie par le soin accru avec lequel ont été menés les dépouillements, à partir d'un moment donné, dans l'un ou l'autre secteur; je songe à l'archéologie et à l'histoire de l'art (indexées 8 ... ) ou à l'épigraphie (indexée 910).return to text

      21. Je vise ici les fiches indexées 141, 142, 143 ou 145, avec le suffixe .11 (textes hiéroglyphiques, hiératiques), .12 (textes démotiques), .13 (textes coptes), .7 (textes hébreux, araméens), .8 (textes arabes).return to text

      22. M. Hombert, "Bulletin papyrologique I (1925)," Byzantion 3 (1926) 520.return to text

      23. Les citations de la correspondance de M. Hombert qui suivent sont extraites des dossiers conservés dans les archives de l'Association Internationale de Papyrologues.return to text

      24. Une collaboration envisagée avec S. de Ricci, auteur d'un bulletin papyrologique déjà mentionné (ci-dessus, n. 4-5), n'a pas abouti.return to text

      25. H.C. Youtie déclina, en 1949, l'invitation à reprendre cette coopération: "J'ai lu, avec un vif plaisir et une profonde nostalgie, votre lettre flatteuse qui m'invite à renouer les liens qui m'attachaient avant la guerre à votre amitié. Si j'étais libre de faire ce que je voudrais, je reprendrai<s> sans délai la place que vous me réservez encore dans l'équipe de vos collaborateurs, mais de multiples engagements et une santé qui exige certaines précautions me le défendent effectivement." Le savant continua cependant à envoyer à M. Hombert, jusqu'à la fin de sa vie, toutes les publications, livres et articles, qui portaient sa signature.return to text

      26. Il s'agit de deux articles de W.L. Knox et de M. Rist, parus cette année-là dans la Harvard Theological Review; les fiches concernées portent les numéros 38/0185 et 38/0291 dans la BP cumulative.return to text

      27. Un nom entre cent: I.F. Fikhman nous fait parvenir, depuis de longues années, outre ses travaux personnels, le résultat de ses dépouillements bibliographiques. De nombreuses publications russes ou israéliennes n'auraient pu être signalées sans son aide.return to text