Un ensemble actuellement composé d'une trentaine de baux Hermopolites, d'époque byzantine, concerne les terres placées sous la paraphylaké, c'est-à-dire la surveillance rapprochée, d'une vingtaine de villages de la région d'Hermoupolis Magna. Le terme, utilisé dans différents contextes par la documentation grecque d'Egypte,[1] apparaît ici d'un usage limité dans l'espace et dans le temps. Il figure, en effet, dans ce type de contrat pour désigner une activité de protection exercée par des villages, tous Hermopolites, au cours du 6e siècle, voire du 7e. Après avoir attiré l'attention sur l'existence de ce dossier, qui s'enrichit assez régulièrement,[2] il m'a paru utile de regrouper les attestations de cette pratique locale et intéressant de dégager, autant que possible, la nature et les motifs de la surveillance incombant à certains villages. Ces derniers ont pour première particularité d'être relativement peu éloignés de la métropole. Ceux qui ont pu être localisés approximativement, parfois même identifiés avec un toponyme moderne – en général à partir d'indications précisant la toparchie ou le pagus d'appartenance – étaient situés dans un rayon n'excédant pas quinze à vingt kilomètres.

    Certainement dans les plus proches parages d'Hermoupolis, citons en tout premier lieu Ἐνσεῦ, village bien attesté dans la toparchie Peri Polin Ano, puis dans le 6e pagus. Ce bourg, d'après une dizaine de baux fonciers du 6e siècle, était responsable de la surveillance de parcelles précisément implantées dans le quartier est de la métropole ἐν τῷ ἀπηλιώτῃ τῆς πόλεως ὑπὸ τὴν παραφυλακὴν τῶν ἀπὸ κώμης Ἐνσεῦ.[3] Dans ce même quartier est d'Hermoupolis, au cours du 7e siècle d'après le P.Herm.Rees 34, il est question de deux aroures appartenant à Apa Apollonios, d'Hermoupolis tout comme celui qui les prend en location: elles faisaient partie d'un champ dénommé Psnaoouhe placé sous la protection des villageois de Τῶβθις et Πκέρδων, toponymes pas autrement connus, mais certainement voisins de la métropole.

    Le même secteur géographique est concerné par le dossier des P.Stras. VIII 750–758 qui conserve un registre de baux fonciers d'environ 600: ces terres qui appartiennent à un monastère (ἱερὸς τόπος) de la métropole sont de petite superficie (une à deux aroures en général), y compris un lopin détaché d'un ensemble de 44 aroures à l'est d'Hermoupolis, d'après P.Stras. 756.9. Cette même précision figure dans les P.Stras. 752.9, à propos d'une seule aroure. Tous ces biens ecclésiastiques sont placés sous la paraphylaké de villages dont les noms sont perdus, à l'exception de celui de Ψῶβαι,[4] qui a été identifié avec la localité moderne de Safai, à proximité du Nil et à une douzaine de kilomètres au nord d'Hermoupolis. A cette attestation, je pense qu'il y a lieu d'ajouter celle de BGU XIX 2815.9–11 (7e siècle), bail d'une aroure sise dans le quartier est de la métropole, sur le territoire du village Ψ ̣ [ - ], d'autant que la lettre précédant la lacune pourrait être omega.

    Toujours dans la toparchie Peri Polin Ano et dans le 6e pagus, mais cette fois à l'ouest de la métropole, à une douzaine de kilomètres, la paraphylaké a été exercée, selon quatre attestations des 6e et 7e siècles, par l'importante bourgade de Θῦνις, aux alentours de Touna el-Gebel, la nécropole occidentale d'Hermoupolis[5] en bordure du Bahr Youssef. Deux de ces témoignages, le P.Horak 10 en 555 et le P.Lond. III 1012 (p. 266) en 633, à près d'un siècle de distance, concernent la prise à bail d'aroures faisant partie du même champ (γεώργιον) appelé Τβῶτε (ou Τβώτη). Mais la surveillance de Θῦνις dans ce laps de temps a connu au moins une interruption, puisqu'en 588, d'après le P.Ross.Georg. II 40, ladite pièce de terre est placée sous la protection des villageois de Σεσιύ,[6] vraisemblablement un peu plus au nord que Θῦνις, puisque la localité a fait partie de la toparchie Peri Polin Kato, puis du 7e pagus. Deux autres baux fonciers, P.Stras. V 319 (6e–8e) et SPP XX 218 (7e), concernent respectivement une aroure et demie de terre arable et trois aroures d'un gros vignoble, toutes situées sur le territoire de Θῦνις et sous la paraphylaké de ce village.

    Certainement non loin de Touna el-Gebel et du Bahr Youssef, Τερτεμβῦθις,[7] qui a fait partie comme Θῦνις de la toparchie Peri Polin Ano, puis du 6e pagus, en 620 d'après P.Paramone 18.4–5, surveillait un topos dont le nom est perdu: dans ce lieu-dit résidait le vigneron qui prenait à bail une partie d'un ensemble de vignobles, sis dans une toparchie voisine et sous la paraphylaké de la communauté villageoise de Τασμένθων (voir infra).

    Ayant appartenu, tout comme Σεσιύ, à la toparchie Peri Polin Kato, puis au 7e pagus, le bourg de Μαγδῶλα Μιρή,[8] au voisinage de la rive occidentale du Bahr Youssef, a exercé la paraphylaké d'après deux attestations: selon le premier texte, P.Lond. V 1769 (6e), la surveillance de la communauté villageoise portait sur un vignoble et dans le second, P.Hamb. III 222 (6e–7e), il s'agissait d'un verger.

    Plus au nord encore, dans la toparchie Patré Ano et dans le 8e ou 9e pagus, trois bourgades ont été responsables de la surveillance de terres globalement situées dans la région de Τλῆθμις, aujourd'hui Etlidem, à une dizaine de kilomètres de la métropole. Deux d'entre elles ont fait partie du 8e pagus, Ἄρεως et Φβῦ. Il est intéressant de constater que la communauté villageoise[9] d' Ἄρεως est connue pour avoir pratiqué la paraphylaké dès 513 d'après BGU XVII 2683 et au cours du 6e siècle d'après P.Horak 8: mais dans tous les cas les aroures prises à bail appartenaient à des parcelles encloses par la digue dénommée Τραισε.[10] Dans le même secteur, la bourgade de Φβῦ, au cours du 6e siècle, a exercé la paraphylaké sur le lieu-dit Σικλοῦς, où se trouvait un vignoble détenu par un monastère, d'après P Giss. 56.[11]

    Attesté aussi dans la toparchie Patré Ano, puis dans le 9e pagus, Ἰβιὼν Σεσυμβώθεως[12] est mentionné au cours du 6e siècle à trois reprises pour avoir pratiqué la paraphylaké sur des terres dans cette même région d'Etlidem. Outre les deux aroures qui font l'objet du bail très mutilé que porte P.Stras. 491.8–9 (6e siècle), on retrouve ce cas de figure en 534 avec P.Lond. V 1765.7–8, pour une parcelle localisée dans le bassin d'irrigation (perichoma) dénommé Σενασι, puis en 570, avec P.Cair.Masp. II 67151, 111 long testament de Flavius Phoibammon qui fut médecin-chef d'Antinooupolis. Sans doute très proche de cette cité, mais sur la rive opposée du Nil, Ἰβιὼν Σεσυμβώθεως, dans ce document comme ailleurs, appartient au nome Hermopolite.

    Probablement encore plus au nord de la moderne Etlidem, puisqu'il a fait partie de la toparchie Patémitès Ano, puis du 10e pagus, le village de Τεμενκύρκις Ποιμένων[13] dès janvier 501 d'après BGU XVII 2676.6–7, a exercé la paraphylaké sur l'epoikion Σεντοποιώ.[14]

    Vraisemblablement peu distant de Τεμενκύρκις, le bourg de Ναγῶγις (ou Ναγῶκις)[15] figure souvent avec ce dernier sur des listes de villages du Patémitès Ano et du 10e pagus. Lui aussi a exercé très tôt la paraphylaké, dès le 5e siècle d'après P.Münch. III 91.8–9, bail foncier d'une aroure et demie de terre arable.

    La pratique de la paraphylaké par une communauté villageoise apparaît beaucoup moins attestée dans la zone méridionale d'Hermoupolis, par le nombre restreint tant des toponymes connus, que des références pour un même bourg. Commençons par Τερτονκάνω (ou Τερτονκάνο)[16] d'après P.Ross. Georg. III 49.9, en 604–605: la localité qui a appartenu à la toparchie Leukopyrgitès Ano, doit être cherchée dans les parages de la bourgade moderne d'Amchoul, à une quinzaine de kilomètres au sud d'Hermoupolis. Notons qu'à la ligne 4 de ce bail foncier riche en lacunes, les locataires du bien foncier détenu par un propriétaire d'Hermoupolis se disent pour leur part originaires de l'epoikion Μοναΐ, ὑπὸ τὴν ἰδίαν παραφυλακήν.[17]

    Dans la toparchie voisine, le Leukopyrgitès Kato, à une douzaine de kilomètres au sud-ouest de la métropole, le village de Τασμένθων[18] a exercé la paraphylaké au cours du 6e siècle, d'après P.Lond. III 1037.67 (p. 275), qui concerne l'irrigation d'un vignoble situé dans le lieu-dit Γηρωματικοῦ (l. Κηρωματικοῦ) et placé sous la protection dudit bourg; cette pratique est attestée plus précisément en 620 par le P.Paramone 18.13–14.

    Dans le même secteur méridional d'Hermoupolis, le village d' Ἀχιλλέως[19] qui a appartenu à l'une des toparchies du Leukopyrgitès, avait sous sa protection en 577, d'après P.Heid. VII 405.11–12, un lieu-dit dont la finale du nom transcrit en copte est perdue.

    Mentionnons pour finir la paraphylaké pratiquée sur le lieu-dit (topos) dénommé Κουττα par Ματαχραιρη, village connu jusqu'ici seulement par P. Laur. II 26.8 (7e siècle) et qu'on ne peut localiser à l'intérieur du nome Hermopolite.

    Venons-en maintenant à des constatations complémentaires. Tout d'abord, les terres placées sous la paraphylaké de communautés villageoises distantes au maximum de quinze à vingt kilomètres de la métropole, appartiennent à des propriétaires dont les noms, le plus souvent bien conservés par les contrats, sont ceux d'habitants d'Hermoupolis, voire d'Antinooupolis, et qui ne cultivent pas eux-mêmes leurs champs, vignobles et vergers. Plusieurs baux contiennent d'ailleurs la clause précise selon laquelle le locataire s'engage à transporter lui-même la part des récoltes qu'il doit au bailleur jusqu'à son domicile à Hermoupolis,[20] εἰς οἶκόν σου ἐν Ἑρμουπόλεως. Les biens fonciers loués sont en général de petite superficie, en moyenne une à trois aroures, mais font partie d'un ensemble plus vaste, détenu le plus souvent par des héritiers d'une même famille ou encore par des communautés religieuses.

    Assez éclairant sur le développement d'un tel processus me paraît être le testament de Flavius Phoibamon, P.Cair.Masp. II 67151 en 570: ce médecin-chef d'Antinooupolis lègue notamment une aroure de vigne, libre de tout impôt, à choisir au gré du bénéficiaire – en l'occurrence le couvent de Saint Jérémie – dans un vignoble placé sous la protection d' Ἰβιὼν Σεσυμβώθεως, bourg bien connu du nome Hermopolite (l. 111–114). En général les terres sous paraphylaké d'un village représentent une entité précise, hameau (ἐποίκιον), lieu-dit (τόπος), champ (γεώργιον), vignoble (κτῆμα, ἀμπελικὸν χωρίον), bassin d'irrigation (περίχωμα), qui porte un nom particulier, souvent copte, ne prêtant pas à confusion. Chacune d'elles englobe des parcelles détenues par différents propriétaires qui agissent pour leur compte en les louant, voire en les vendant, tout en étant sous un régime de communauté partagée en général avec des frères ou sœurs, comme l'atteste la formule κατὰ κοινωνίαν, si fréquente dans nos textes pour indiquer que le locataire ne prend à bail qu'une petite partie d'une unité agricole sous surveillance villageoise.

    S'appuyant sur de nombreux exemples, E.P. Wegener,[21] suivie notamment par H. Maehler et récemment par A. Papathomas, considère cette κοινωνία comme une "communio pro diviso" à partir d'un héritage commun au premier degré de parenté, subdivisé par testament et partage, si bien que tous les membres de la communauté qui subsiste ne sont plus forcément unis par des liens familiaux. Tel est souvent le cas pour des biens ecclésiastiques: par exemple, BGU XIX 2815 (7e siècle) est un contrat de bail "d'une aroure de terre ensemençable, dépourvue de machine hydraulique, détachée de trois aroures en communauté (κατὰ κοινωνίαν) avec le très saint oratoire (εὐκτήριον) de l'église Sainte Marie" (ll. 6–8), dans le quartier est d'Hermoupolis, sous paraphylaké villageoise. On retrouve la même expression à propos de l'oratoire de St. Kollouthos, sans doute à Hermoupolis, d'après BGU XIX 2814 (6e–7e siècle).[22] En général, dans les baux fonciers où elle apparaît, elle figure dans un contexte précisant l'absence ou la nature des machines hydrauliques dont dispose la parcelle louée.

    Compte tenu de la fréquence des faibles superficies prises à bail, il n'est pas étonnant que les contrats concernent souvent une terre dite ἄνυδρος. Ainsi que le note D. Bonneau,[23] ce terme, dans le "vocabulaire de la productivité foncière au Bas Empire, ne signifie pas "terre non-inondée" comme ἄβροχος mais une terre dépourvue d'appareils hydrauliques et pouvant cependant être irriguée grâce à des conventions avec les tenanciers d'appareils élévatoires de terres voisines." Dès lors, on peut comprendre l'un des intérêts que présentait le maintien du régime de la κοινωνία notamment sur une terre ἄνυδρος qui devait bénéficier de l'apport d'eau fourni par les machines élévatoires de l'unité agricole à laquelle elle appartenait et qui lui permettait de la sorte d'être productive. L'utilisation de l'irrigation artificielle qui ne cesse de se développer au cours du 6e siècle est bien attestée pour les terres sous paraphylaké villageoise. Ainsi le vignoble, dont le médecin-chef d'Antinooupolis a fait donation d'une aroure au couvent de St. Jérémie, était-il fort bien pourvu en matière de citerne (hydreuma), engrenage d'appareils à roues dentées (kykleuterion), grenier à paille pour les bestiaux actionnant les saqiâ et autres équipements indispensables au bon fonctionnement de l'arrosage souhaité pour l'ensemble des parcelles.[24] Mais le terme le plus usité dans nos contrats est celui de λάκκος qui désigne à l'origine le réservoir d'une saqiâ où l'eau courante arrive pour y être puisée, puis, par extension du sens au cours de la période byzantine, s'applique à tout l'ensemble.

    Les observations que suggère notre dossier Hermopolite illustrent une évolution qui, pendant la période byzantine, tend à substituer de plus en plus l'irrigation par machines hydrauliques à celle par bassins souvent entourés de digues (perichoma).[25] C'est tout particulièrement aux vignobles que profite l'usage extensif des machines élévatoires qui permettent de fournir l'eau qu'ils réclament à des terrains le plus souvent en pente et inaccessibles à l'irrigation par submersion. Les investissements dans ce type de culture qui inclut aussi les vergers, proviennent surtout de l'aristocratie, confiante, comme l'administration des eaux, en l'efficacité des machines hydrauliques[26] malgré le coût élevé des installations. Or un tel équipement réclamait une protection accrue contre les vols et les déprédations. En outre, la répartition de l'arrosage, notamment en cas de parcelle ἄνυδρος, nécessitait d'autant plus d'attention qu'une machine pouvait être possédée par différents propriétaires, et que, dans tous les cas, devait être respecté l'accord avec l'Etat, fournisseur d'eau à l'origine.

    A partir d'un tel contexte il me paraît cohérent d'établir une corrélation, soutenue par la chronologie, entre le développement de l'irrigation par saqiâ et un élargissement des tâches de surveillance qui incombent à des villages Hermopolites exerçant la paraphylaké sur des terres non cultivées par les propriétaires eux-mêmes, précisément à partir du 6e siècle, pour l'essentiel après 530, quand l'usage des machines élévatoires est devenu courant. Le témoignage du P.Lond. V 1769 (6e siècle) va dans le sens de cette observation en apportant un élément nouveau à notre dossier. Il s'agit du bail d'une partie d'un vignoble comprenant aussi un verger et une plantation d'oliviers, pourvu notamment de deux λάκκοι et de deux ὄργανα en communauté (κατὰ κοινωνίαν), placé sous la paraphylaké du village de Μαγδῶλα Μιρή.

    Vient à la suite de ces précisions attendues l'expression (l. 9) πρὸς ὑδροπαροχείαν. En effet l'hydroparochia est un terme technique qui désigne "la fourniture d'eau" par irrigation artificielle. Très usité à l'époque byzantine, ce mot a connu une évolution décelable notamment d'après P.Oxy. XVI 1900.25 daté de 528.[27] Dès lors selon D. Bonneau[28] "l'hydroparochia apparaît comme une institution qui durera sans changement jusqu'au 7e siècle ... La fourniture d'eau passe d'une tâche d'exécution matérielle à une responsabilité donnée par l'Etat" au sein d'un service administratif global, qui s'étend alors à toute l'Egypte, quelle que soit la nature des cultures ou le type de propriété foncière. Toutefois avec la constitution de grands domaines, tel celui des Apions dans le nome Oxyrhynchite, de plus en plus ce sont les "Maisons" qui assurent en grande partie un tel service quasi-public, là où elles étaient implantées. Mais le témoignage du P.Lond. V 1769 invoqué plus haut montre que dans le nome Hermopolite la "fourniture d'eau" pouvait être confiée non pas à de grands propriétaires, mais à des communautés villageoises exerçant la paraphylaké, à l'instar de celle de Magdola Miré, aussi dans ce domaine: assurer l'arrivée de l'arrosage dû aux parcelles des unités agricoles allait de pair avec une surveillance renforcée pour maintenir le bon fonctionnement du service, d'où l'extension autour de 530 aussi de la paraphylaké villageoise. Parmi les habitants chargés d'une telle responsabilité figuraient peut-être les βουκόλοι, mentionnés juste avant la lacune finale, ainsi que le suggère l'éditeur en note pour la ligne 10. En tout cas, les bovins qui actionnaient chaque saqiâ relevaient de leur compétence.[29]

    Pour nous en tenir au nome Hermopolite, dans le cadre forcément restreint de cette communication, le rôle administratif dévolu au moins à certaines communautés villageoises pour exercer une surveillance de leur terroir, s'inscrit cependant dans une certaine continuité. A cet égard, particulièrement instructif est l'acte de vente en 427–428 (?) d'un bien sis à Alabastriné.[30] L'ensemble qui comprend des aroures de terre sèche, un réservoir de saqiâ (λάκκος) et des arbres de diverses espèces, avait été acheté par le père de la venderesse aux habitants d'un village voisin (l. 5): πρότερον τῶν ἀπὸ κώμης. On trouve une formulation plus précise dans l'indication des terres limitrophes, à l'ouest celle du koinon d'un autre village Hermopolite et surtout à l'est, le réservoir de saqiâ appartenant à la corporation des agriculteurs du village d'Alabastriné (ll. 7–8): τοῦ λάκ[κ]ου γεωργοῦ συνόδου κώμης Ἀλαβαστρίνης. Comme le rappellent les éditeurs de cet acte de vente, la mention d'un κοινὸν τῆς κώμης se rencontre dans d'autres documents de l'Egypte byzantine et, selon la plupart des historiens de cette période, s'appliquerait à des détenteurs de terres publiques assignées aux communautés villageoises ainsi responsables de la rentrée des impôts fonciers. Les éditeurs pour leur part en concluent que la principale raison d'être d'une σύνοδος est d'ordre professionnel et donc économique.[31]

    Quoi qu'il en soit, cet acte de vente me suggère quelques rapprochements avec notre dossier Hermopolite sur le développement de la paraphylaké villageoise au cours du 6e siècle. L'implantation de machines hydrauliques sur des parcelles dont elles vont favoriser la productivité notamment par l'implantation accrue des vignobles et des vergers a un impact non seulement auprès de l'aristocratie, mais aussi des communautés villageoises qui s'y intéressent également. La surveillance des terrains s'en trouvera renforcée et élargie dans le domaine de la protection du matériel et des règles de l'irrigation. Enfin, comme à Alabastriné, se pose la question de la culture des terres de ceux qui ne résident pas sur place ni n'exercent une profession agricole: on compte alors sur les services d'une communauté villageoise reconnue administrativement. On sait que la répartition des biens fonciers dans l'Egypte byzantine comportait de notables différences en allant plus au sud, au-delà du nome Oxyrhynchite caractérisé par la "grande propriété."[32] La présence de l'aristocratie dans le village d'Aphrodito qui jouissait du privilège de l'autopragie était minime.[33] Dans la mesure où l'importance des grands propriétaires ne vient pas s'interposer entre l'Etat et les villages, ces derniers demeurent des interlocuteurs.

    Une fois de plus, la documentation papyrologique nous invite à ne pas considérer la Vallée du Nil comme un ensemble uniforme.[34] Au sein d'une évolution générale favorable à l'adoption des machines hydrauliques en vue d'accroître la productivité, il convient, au contraire, de distinguer des particularités locales. Ainsi le dossier de la paraphylaké Hermopolite que notre regroupement d'attestations a fait émerger, met-il l'accent sur le rôle de certaines communautés villageoises aux environs d'Hermoupolis, vraisemblablement en raison du manque de grands propriétaires fonciers et aussi de la présence d'une tradition de fortes communautés villageoises décelable au moins dans le nord-est du nome. Avec le développement de l'irrigation artificielle et la "fourniture de l'eau" devenue un service semi-public autour de 530, les tâches de surveillance se sont évidemment multipliées et amplifiées. Le recours à la paraphylaké villageoise dans ce domaine qui touche aussi au maintien de l'ordre par une police rurale, apparaît cohérent. D'autres aspects ont pu jouer un rôle dans l'extension de la paraphylaké villageoise à ce moment-là, mais les responsabilités de surveillance liées à la fourniture de l'eau devaient être prépondérantes d'après le contexte suggéré par notre documentation.

    Notes

      1. A l'époque romaine le terme concerne les opérations aux mains de différents agents chargés d'assurer la sécurité des personnes et des biens, tant dans les métropoles que dans les villages. Voir en dernier lieu C. Homoth-Kuhs, Phylakes und Phylakon-Steuer im griechisch-römischen Ägypten. Ein Beitrag zur Geschichte des antiken Sicherheitswesens (Munich-Leipzig 2005) pour des exemples: dans les métropoles, pp. 42–46 (notamment P.Brem. 23.1–3 en 116: διάταξις παραφυλακῆς πλατειῶν καὶ ῥυμῶν τῶν ὄν[των, 1. οὐσῶν] ἐν τῇ μητροπόλει, en l'occurrence Apollonopolis Heptakomias) et dans les villages, pp. 91–94 (notamment P.Oxy. IV 705.72, en 202: λειτουργίαι τῆς παραφυλακῆς τῶν τόπων). Notre dossier byzantin n'entre pas dans le champ d'investigation de l'auteur. return to text

      2. Voir mes comptes rendus de P. Hamb. III dans BO 48 (1987) col. 684 et de BGU XVII également dans BO 63 (2006) col. 86. En 1982, P. Bureth et J. Schwartz, les éditeurs des P.Stras. VIII 750–757 (autour de 600), dans une "note sur la paraphylaké" (pp. 77–78), indiquent que ce terme qui suit toujours le participe διακείμενος à propos de la terre louée, peut figurer au sein de trois formulations différentes mais très proches. Toutefois ils ne vont pas au-delà de l'énoncé de plusieurs attestations et ne s'interrogent pas sur l'institution elle-même.return to text

      3. Cette expression figure dans les P.Stras. V 472.17 en 534 et 482.9–10 en 542, dans le SB VI 9085 qui concerne trois baux fonciers respectivement datés de 565, 579 et 589; on la retrouve aussi dans BGU XVII 2685.15 en 585, et dans SB XIV 12132.5–6 du 6e siècle (= SB VI 9205). En dehors du quartier est d'Hermoupolis, la paraphylaké des gens de ce village est également attestée par les SB VI 9193.14 (527–565); P.Stras. VI 598.11–12 en 541; et très vraisemblablement P.Vind.Tand. 28 (576–577) dans la lacune de la l. 12: c'est en effet un vigneron de l' ἐποίκιον Ταπαρατ, bien attesté sur le territoire d' Ἐνσεῦ (voir BGU XIX 2807.7), qui prend à bail un vignoble sous la paraphylaké d'un village dont le nom est perdu. En revanche, la restitution de ce toponyme ne s'impose pas d'emblée dans SB XIV 12131.10 (553) et 12049.11–12 (6e–7e siècle), ni dans P.Thomas 30.17–21 (603), témoignages de surveillance exercée sur des aroures du quartier est d'Hermoupolis par des villages dont la mention a disparu. Sur Ἐνσεῦ voir M. Drew-Bear, Le Nome Hermopolite: Toponymes et Sites. Am.Stud.Pap. XXI (Missoula 1979) 97–98 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario, suppl. 4 (2007) s.v.return to text

      4. P.Stras. VIII 753.11–12. Sur cette localité voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 330–333 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario suppl. 4 s.v. Ψῶβαι.return to text

      5. Sur ce village voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 118–121 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario, suppl. 4 s.v. Θῦνις. return to text

      6. Pour la date du texte, voir BL VII, 171. Sur le village en question, voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 245–247 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario, suppl. 4 s.v.return to text

      7. Sur ce village voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 281–282 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario, suppl. 4 s.v. Ce village a joui d'une certaine importance administrative en tant que chef-lieu de perception (praktoria) au cours du 4e siècle. Le P.VindWorp 3 mentionne quatre ἀγροφύλακες en 321. return to text

      8. Sur ce village voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 160–163 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario, suppl. 4 s.v.return to text

      9. Sur ce village voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 69–71 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario, suppl. 4 s.v. Le BGU XVII 2683 est une réédition améliorée de SB XIV 11373: il ne s'agit donc pas de deux attestations différentes de ce village, comme l'indique l'éditeur du P.Horak 8, n. 5, p. 51.return to text

      10. On retrouve le nom de ce bassin d'irrigation (perichoma) sous la forme Traeise dans le bail foncier conclu entre deux habitants d'Hermoupolis, BGU XIX 2816.8 (5e siècle), qui, très mutilé, n'a pas conservé la mention du village concerné.return to text

      11. Voir BL I, 462 et II, 66. Sur le village de Φβῦ, voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 69–71 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario, suppl. 3 s.v.return to text

      12. Sur ce village voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 127–128 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario, suppl. 4 s.v.return to text

      13. Sur ce village important voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 275–277 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario, suppl. 4 s.v.return to text

      14. Cet epoikion, toujours dépendant du même village, est connu par d'autres textes, déjà au cours du 5e siècle: voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 244 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario, suppl. 3 s.v. Σενταπουώ. Notons qu'en 501, dans BGU XVII 2676, la mention de la paraphylaké ne figure pas à la suite de la description précise du lopin pris à bail, mais s'applique au lieu de résidence du locataire, un certain Papnuthis ἀπὸ ἐποικείου Σεντοποιὼ ὑπὸ τὴν παραφυλακὴν τῶν ἀπὸ κώμης Πτιμενκύρκεως Ποιμένων τοῦ Ἑρμοπολίτου νομοῦ (5–8 et au verso 31–32). A l'exception de ce contrat de 501, dans les autres attestations, au lieu de ὑπὸ τὴν παραφυλακήν figure l'expression περὶ πρακτορίαν, c'est-à-dire "dépendant du chef-lieu de perception" dudit village. Les deux formules ne devraient pas être synonymes et d'ailleurs on retrouve l'indication de la praktoria en 513 dans P.Coll.Youtie 90.6–7, aussi à propos de la résidence dans cet epoikion d'un locataire de parcelle.return to text

      15. Sur ce village voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 177–178 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario, suppl. 4 s.v.return to text

      16. Sur ce village voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 285 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario, suppl. 4 s.v.return to text

      17. Sur cet epoikion voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 173–174.return to text

      18. Sur ce village voir en dernier lieu le commentaire de P.Paramone 18, n. 13.return to text

      19. Sur ce village voir Drew-Bear, op.cit. (ci-dessus, n. 3) 78 et en dernier lieu Calderini-Daris, Dizionario, suppl. 3 s.v.return to text

      20. Cette formule est fréquente et figure par exemple dans les baux conservés par SB VI 9085 à propos d' Ἐνσεῦ; dans le dossier des P.Stras. VIII 753–758; dans SB XIV 12132.13 (en partie en lacune); P.Horak 8.12; P.Herm.Rees 34.29–30.return to text

      21. Voir son commentaire sur cette expression dans P.Oxf. 16.76, n. 5, que rejoint celui de H. Maehler, BGU XII 2164.58 n. 7, et celui d'A. Papathomas, P.Heid. VII 405, 8–9 n. Pour des attestations dans notre dossier, citons aussi SB XIV 12049.8; 12131.7; 12132.1; P.Stras. VI 598.8; P.Horak 10.13; P.Lond. V 1769.6.return to text

      22. Pour l'eukterion "oratoire, chapelle, maison de prière," voir le commentaire de l'éditeur sur la l. 5.return to text

      23. D. Bonneau, Le régime administratif de l'eau du Nil dans l'Egypte grecque, romaine et byzantine (Leyde 1993) 221–222.return to text

      24. P.Cair.Masp. II 67151.116–119. Sur les termes techniques ὕδρευμα et κυκλευτήριον voir Bonneau, op.cit. (ci-dessus, n. 23) 61–62 et 111.return to text

      25. Sur cette évolution que traduit le vocabulaire de l'irrigation, voir Bonneau, op.cit. (ci-dessus, n. 23) 214–216, et sur les sens techniques de perichoma, 45–47. A propos du P.Lond. V 1765, daté de 554, l'auteur (p. 47) note que la parcelle louée (sous paraphylaké) "est sise dans le perichoma Senasi, dans la terre irriguée par saqiâ (l. 7)" c'est-à-dire dans une méchané; l'irrigation par machine hydraulique a donc "remplacé celle par bassin de submersion précédemment pratiquée à cet endroit, mais la dénomination perichoma est restée." La même constatation me paraît s'appliquer au BGU XVII 2683.8–9 qui en 513 mentionne l'usage d'un λάκκος dans le περίχωμα Τραισε.return to text

      26. Voir Bonneau, op.cit. (ci-dessus, n. 23) 220 et T.M. Hickey, "Aristocratic Landholding and the Economy of Byzantine Egypt," dans R. Bagnall (éd.), Egypt in the Byzantine World, 300–700 (Cambridge 2007) 292.return to text

      27. C'est précisément à partir de 530 environ qu'on note l'extension de la pratique de la paraphylaké villageoise: dans l'état actuel de la documentation, sur une vingtaine d'attestations bien datées au cours du 6e siècle, seules deux sont antérieures, BGU XVII 2676 en 501 et 2683 en 513, respectivement pour Τεμενκύρκις et Ἄρεως.return to text

      28. Bonneau, op.cit. (ci-dessus, n. 23) 218.return to text

      29. En matière de police rurale rappelons la mise en place en 514 par le κοινόν d'Aphrodito, dans le nome Antéopolite, d'une surveillance (παραφυλακή) de la part de l'association des bergers et des gardes-champêtres sur toute l'étendu du terroir agricole de ce village "autopracte" d'après P.Cair.Masp. I 67001. En 521, dans P.Cair.Masp. III 67328, il est aussi question d'opérations de surveillance pratiquée par les bergers. return to text

      30. T. Gagos et P. van Minnen, "Documenting the Rural Economy of Byzantine Egypt. Three Papyri from Alabastrine," JRA 5 (1992) 186–202 (SB XXII 15618).return to text

      31. Ils en arrivent à considérer celle des cultivateurs d'Alabastriné en quelque sorte comme l'ancêtre des coopératives agricoles de l'Egypte moderne. Une telle comparaison ne paraît pas appropriée, comme le note aussi J.G. Keenan dans l'article récent qu'il consacra aux villages de l'Egypte byzantine "Byzantine Egyptian Villages" dans R. Bagnall (éd.), Egypt in the Byzantine World, 300–700 (Cambridge 2007) 231: "not everyone would agree."return to text

      32. Comme l'a noté récemment T.M. Hickey, op.cit. (ci-dessus, n. 26) 298, avec des exemples de tels propriétaires: "There were certainly aristocrats in the Hermopolite, but their ranks seem typically to have been lower: lamprotatos (clarissimus) might be identified as characteristic."return to text

      33. Voir notamment J.G. Keenan, "Notes on Absentee Landlords in Aphrodito," BASP 22 (1985) 137–169, sur le rôle des élites locales au 6e siècle.return to text

      34. Tout en conservant de réelles particularités locales dans tous les domaines, les nomes ne sont pas des mondes clos. Un propriétaire par exemple peut posséder des biens fonciers dans plusieurs nomes, tel ce Flavius Theodoros, exceptor du bureau ducal de Thébaïde, qui possédait des terres, entre autres, dans l'Hermopolite, l'Antinooupolite et le Panopolite, d'après P.Cair. Masp. III 67312.56–58 (567).return to text