L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (Institut de France) m'a chargé officiellement, à l'automne 2003, d'entreprendre la publication du P.Herc. Paris. 2.[1] Ce rouleau, récemment ouvert, contenait l'un des dix livres du vaste ouvrage intitulé Les Vices et les vertus qui leur sont opposées, celui que Philodème de Gadara avait consacré à la calomnie.[2] J'ai réuni sans retard autour de moi une jeune équipe de quatre papyrologues confirmés: Annick Monet, Agathe Antoni, Laurent Capron ainsi que l'un des derniers élèves de M. Gigante, Gianluca Del Mastro, de Naples.

    Après nous être réparti la tâche, en l'occurrence nous être partagé les 24 cadres contenant les 283 fragments résultant de l'ouverture du rouleau carbonisé, nous avons entrepris sans tarder, chacun de notre côté, le travail de lecture de ce texte fragmenté et incomplet (le volumen a en effet perdu son tiers inférieur!), en nous aidant des photos de ce papyrus procurées par imagerie multispectrale. Ce dernier, qui avait été apporté à Naples en 1985 pour y être ouvert, n'avait pas encore regagné l'Institut de France à Paris lorsque, en 2000–2001, eut lieu à l'Officina dei Papiri la campagne systématique de numérisation de l'ensemble des papyrus d'Herculanum menée par l'équipe américaine du Prof. S. Booras,[3] en partenariat avec la Biblioteca Nazionale Vittorio Emanuele III de Naples; aussi, par chance pour nous, a-t-il pu être photographié, numérisé et gravé sur CD comme les autres.

    L'objectif premier de notre équipe était d'effectuer dans des délais aussi courts que possible la lecture et le déchiffrement de ces multiples morceaux de tailles fort diverses, tout en en enregistrant les données de la façon la plus complète sous forme de fichiers informatiques. Il convient en effet de pouvoir à terme rapprocher ces fragments les uns des autres, afin de fusionner les images de ceux qui contiennent des restes d'une même colonne, mais qui, du fait que des sovrapposti sont restés collés aux strates inférieures, se trouvent aujourd'hui (plus ou moins) décalés par rapport à l'emplacement qu'ils occupaient à l'origine dans le rouleau.[4]

    C'est en fonction d'un tel cahier des charges que mon collaborateur et ami Laurent Capron a mis au point, sous ma direction, un fichier-type (sous le logiciel FileMaker Pro®) qui doit permettre à chacun de nous de consigner dans le minimum d'espace le plus possible d'informations (bibliologiques, papyrologiques et philologiques) relatives à chaque fragment, tout en réservant un espace pour des remarques spécifiques qui ne pourraient entrer aisément dans les cases. La reconstruction virtuelle du rouleau, sous la forme d'une maquette à réaliser progressivement sur ordinateur à partir des photos infrarouges des fragments, devrait s'en trouver grandement facilitée. Désormais, chacun des collaborateurs est en mesure d'utiliser ce modèle de fichier pour optimiser la mise en commun et l'exploitation ultérieure de toutes les informations indispensables à la reconstruction de ce rouleau réduit en fragments, et, comme on l'a dit, mutilé de son tiers inférieur.

    Une première présentation publique de ce volumen d'Herculanum – qui avait été offert (avec cinq autres) à Napoléon Bonaparte, alors que ce dernier était le Premier Consul de la République française –, et des problèmes que posent sa reconstruction et son édition, a été faite par mes soins à Paris, devant les membres de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres le 24 Octobre 2004, et publiée dans le n° des CRAI de Juillet-Décembre 2004 (paru en 2006). J'y reconstruisais en particulier une portion de colonne conséquente à partir des fr. 189–190–191, et proposais une édition nouvelle et plus complète de la dernière colonne (reconstruite à partir des fr. 277–278–279).

    Dans les pages qui suivent, je voudrais simplement rendre compte de mes efforts récents pour restituer au mieux dans sa matérialité l'extrême fin du rouleau, à travers l'exposé sommaire des moyens mis en œuvre pour sa reconstruction et la présentation, provisoire, des premiers résultats obtenus.


    Dans ce genre d'entreprise, compte tenu des pertes inévitables de texte au début du rouleau, il paraît plus facile et plus rationnel de partir de ce qui est à l'évidence la toute dernière colonne du volumen pour entreprendre la reconstruction du livre. C'est que l'extérieur d'un rouleau carbonisé (qui est la partie la plus exposée aux effets de l'éruption du Vésuve) est à la fois très dur et cassant, et ne permet guère d'isoler les unes des autres les fines spires du rouleau. C'est, en général, seulement au bout de plusieurs dizaines de colonnes (en partant du début du rouleau) que les spires commencent à se laisser décoller les unes des autres avec plus ou moins de réussite, l'opération devenant habituellement un peu moins difficile au fur et à mesure qu'on se rapproche de la fin du livre.

    La reconstruction virtuelle du volumen va prendre la forme d'un montage de photographies numériques des fragments, qui ont été séparés les uns des autres par l'opération d' "ouverture" effectuée voici une vingtaine d'années. Placée sous la direction du Prof. Knut Kleve d'Oslo, celle-ci est principalement l'œuvre de Tommaso Starace, alors employé à l'Officina dei Papiri de la Biblioteca Nazionale de Naples. L'"épluchage" du rouleau ayant été effectué de l'extérieur vers l'intérieur, les fragments obtenus ont été numérotés au fur et à mesure, les numéros les plus élevés contenant la fin du volumen.

    Pour une raison pratique facile à comprendre – il s'agit en effet d'éviter tout risque de confusion ultérieure entre plusieurs types de numérotation des colonnes –, je propose de numéroter (pour toute la durée de l'opération de reconstruction) les colonnes qui vont être reconstruites en commençant par la fin. On attribuera donc à chacune une lettre de l'alphabet, de Z à A, puis de ZZ à AA, et ainsi de suite, en remontant vers le début du rouleau. La colonne finale du rouleau deviendra donc la "col. Z," tandis que la précédente s'appellera "col. Y," etc. J'ajoute encore une précision importante: la fin du volumen, la dernière partie à avoir été déroulée, s'est fracturée en deux, dans le sens horizontal, et a donc donné naissance à deux bandes superposées, la bande supérieure étant appelée par les "dérouleurs" P.Herc. Paris. 2b et la bande inférieure P.Herc. Paris. 2a. Ces indications qui figurent sur le papier japon qui supporte les fragments concernés[5] sont, naturellement, une aide importante pour l'opération de reconstruction.

    Partons donc des tout derniers fragments écrits,[6] les fr . 277B[7] et 278 (bande b), dont le raccord en largeur ne pose pas de problème, puisque les lignes se complètent de manière tout à fait satisfaisante. Ils constituent la partie supérieure de l'ultime colonne, la col. Z: de fait, ces fragments comportent des restes conséquents de la marge supérieure, et la partie droite du second présente un large agraphon final, lequel était probablement suivi d'une souscription (perdue) disant en substance ceci: "De Philodème, Sur les vices, livre x, celui qui concerne la calomnie."

    Sous ce haut de colonne figurait à coup sûr le fr. 279B (bande a) qui présente, lui aussi, outre les restes d'une colonne complète en largeur, un agraphon équivalent à droite.

    Les dix dernières lignes subsistantes de la colonne ultime, qui précèdent (de très peu sans doute) la fin de l'écrit philodémien, avaient retenu, dès l'ouverture complète du rouleau en 1987, l'attention de M. Gigante et M. Capasso,[8] parce qu'elles contiennent une dédicace de l'ouvrage à quatre poètes du cercle de Mécène:[9] Virgile, Quintilius Varus et Varius Rufus (tous deux chargés ultérieurement par l'empereur Auguste de publier l'Enéide après la mort de l'illustre poète), auxquels s'ajoute Plotius Tucca.[10] Avec cet ultime fragment de texte nous avons affaire à la conclusion proprement dite du livre, où Philodème rappelait en quelques mots le thème traité dans le rouleau, avant d'évoquer en guise de conclusion le point de vue, différent sinon divergent, du groupe rassemblé autour de son compagnon d'école Nicasicratès (de Rhodes) sur la question de la calomnie. Pour le moment, en l'absence de tout repère spatial indiscutable, il n'est pas possible de préciser combien de lignes séparaient les bandes b et a contenant ces deux groupes de fragments, mais on peut estimer à quelques lignes seulement la partie intermédiaire perdue.

    COL. Z
    COL. Z

    Comme la col. Z et un certain nombre de colonnes finales du volumen, la col. Y, avant-dernière du rouleau, se présente en deux ensembles distincts à disposer l'un à la suite de l'autre. La droite de la colonne est formée, à coup sûr, par les fr. 277A (bande b) et 279A (bande a), qui sont les parties gauches respectives des fr. 277B et 279B de la col. Z.

    La succession des numéros de fragments étant confirmée par les indications notées par le dérouleur sur les photos polaroïd, on sait que le fr. 273 appartient à la partie supérieure du rouleau (bande b), comme les fr. 277 et 278. De fait, on s'aperçoit vite que les fins des lignes du fr. 277A s'enchaînent bien avec les débuts de lignes du fr. 273E. De plus, le dérouleur a précisé avoir décollé du fr. 273D un sovrapposto étroit, mais s'étendant sur plusieurs lignes, et qui a été numéroté fr. 276. Si l'on replace ce dernier à la droite du fr. 273E, il vient le compléter aisément, tout en laissant apparaître une importante lacune médiane. En dépit de cette perte textuelle, le haut de la col. Y se trouve ainsi récupéré en partie, comme le montre le montage photographique ci-dessous.

    COL. Y
    COL. Y

    Par ailleurs, le dérouleur a également noté que les fr. 268, 270, 271, 272 et 275 appartiennent à la même bande a que le fr. 279. Il est donc naturel de tenter de rapprocher le fr. 275 du fr. 279, et l'on n'est pas vraiment surpris de constater que le fr. 275B complète le fr. 279A, avec une lacune médiane très réduite. De plus, un sovrapposto de quatre lignes successives, mais fort étroit, qui figure en haut à gauche du fr. 272 peut être replacé virtuellement un peu plus loin, au même niveau, c'est-à-dire en haut à gauche du fr. 275B, et cela d'autant plus facilement qu'il porte les toutes premières lettres d'un début (gauche) de colonne, qui n'est autre que la partie inférieure de la col. Y.

    Dans ces conditions, la col. X, qui précède, va être assez simple à remplir. La partie supérieure est en effet constituée par le fr. 273D, qui offre une lacune médiane presque totale en hauteur (à l'exception d'une seule ligne centrale, qui maintient ensemble les deux morceaux).

    La partie basse, quant à elle, est constituée par le raccord, dans le sens de la largeur, des fr. 271B, 272 et 275A, avec des lacunes assez limitées entre eux. Dans ce cas-ci, le double raccord ne fait pas le moindre doute, puisqu'il restitue plusieurs lignes cohérentes à la suite.

    COL. X
    COL. X

    Continuons notre remontée en direction du début du volumen. La col. W se compose, pour la partie supérieure, du fr. 273C et, pour la partie inférieure, du raccord du fr. 270D avec le fr. 271A. Une lacune médiane, de largeur inégale selon les lignes, les sépare, mais elle n'est pas évidente à combler pour l'instant.

    COL. W
    COL. W

    Passons maintenant à la colonne précédente. Le haut de la col. V est en effet constitué du fr. 273B (malheureusement plus étroit en hauteur que les colonnes suivantes).

    La partie inférieure de cette colonne est faite du fr. 270C, assez bien conservé, même s'il est moins conséquent que le fr. 270D qui le suit.

    COL. V
    COL. V

    Quant à la col. U, sa partie supérieure m'a donné plus de fil à retordre. Elle est à reconstruire, me semble-t-il finalement, à l'aide du fr. 265D (bande b), auquel se raccordent sur la droite deux sovrapposti, 265 sovra1 et 2 et qui peut être complété sur sa droite par le fr. 273A (bande b). La partie inférieure de la col. U est, heureusement, plus simple à reconstituer : c'est le fr. 270B (bande a) qui la contient. Son bon état de conservation ne supprime pas pour autant tous les problèmes de restitution.

    COL. U
    COL. U

    La reconstruction de la col. T n'offre aucune difficulté pour sa partie haute. Le raccord du fr. 265D avec le fr. 273A constituant le haut de la col. U, le fr. 265C constitue, tout naturellement, la partie supérieure de la col. T. Le fr. 258B (bande b) vient à son tour compléter le fr. 260A sur la gauche, par-delà une lacune verticale de 2–3 lettres.

    La partie inférieure de la col. T est simplement obtenue par le raccordement du fr. 270A (à droite) avec le fr. 268B (à gauche): l'enchaînement textuel, par-delà une fracture plutôt réduite, garantit la justesse du montage.

    COL. T
    COL. T

    De ce fait, le fr. 265B est la partie supérieure droite de la colonne précédente, la col. S, et le fr. 268A sa partie inférieure, qui pourrait bien se raccorder au fr. 266B, où ne subsistent malheureusement que des amorces de lignes. Nous renoncerons à remonter plus haut dans la reconstruction pour le moment.

    COL. S
    COL. S

    Si nous jetons maintenant un coup d'œil sur l'ensemble que nous venons ainsi de reconstruire, nous pouvons constater que ce sont des restes conséquents des huit dernières colonnes de La Calomnie de Philodème que nous avons récupérés, bien que son tiers inférieur soit définitivement perdu. Cela représente actuellement, avec l'agraphon, une longueur de rouleau de 0.60 m, chaque colonne mesurant en moyenne un peu plus de 6 cm, espaces entre colonnes compris. La photo d'ensemble de notre "remontage" de cette fin de rouleau permettra de s'en faire une assez bonne idée.

    Vue d'ensemble des six dernières colonnes (avec l'agraphon) du P.Herc. Paris. 2
    Vue d'ensemble des six dernières colonnes (avec l'agraphon) du P.Herc. Paris. 2

    Il restera à placer correctement dans ces colonnes le fr. 274 (bande a), qui consiste en deux morceaux de taille réduite, et les quatre petits morceaux isolés numérotés fr. 269, que je ne peux encore situer précisément, et qui proviennent en tout cas de la partie inférieure des col. S et T. Pour la suite de notre reconstruction, nous savons déjà que les fr. 257, 259, 261, 262, 264, 266 et 267, appartenant à la bande a, seront à replacer devant le fr. 268 A (col. S) en partie inférieure, tandis que c'est devant le fr. 265B que les fr. 258, 260, 263 et 265A (bande b) seront à combiner, en partie supérieure de colonne.[11]

    Il n'est certes pas question, à ce moment de l'étude, de proposer une "première édition," même provisoire, de la portion de texte que nous venons de reconstruire à l'aide des images infrarouges. Il ne s'agissait ici que de permettre aux curieux de se faire une première idée de la manière dont se présentaient les colonnes finales de cet important livre éthique de Philodème.

    Disons seulement que le texte qu'elles restituent est fort inégal en quantité et en intérêt, et que les lacunes sont conséquentes entre les fragments. De fait, si quelques passages offrent des lignes presque complètes et qu'on peut d'ores et déjà comprendre assez bien, pour pas mal d'autres les points d'interrogation sont nombreux, qui interdisent pour le moment du moins d'y lire ne serait-ce qu'une phrase complète. En effet, la longueur des lignes de ce papyrus – qui dépasse souvent la vingtaine de lettres et va parfois jusqu'à 23-24 caractères – ne facilite pas la restitution textuelle quand les lacunes sont étendues.

    Toutefois, afin que le lecteur ne soit pas trop frustré par cette présentation surtout bibliologique d'un long travail en cours qui n'en est qu'aux prémices, je souhaiterais m'attarder un instant, pour terminer, sur une belle séquence de cinq lignes conservées en haut de la col. X, dont je propose la restitution suivante :

    [ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣]|ουρ̣μ[ ̣ ]
    [ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ε]|ι̣ν γ̣ενι̣υ[ ̣ ̣ ]ασιαν̣
    κε[ ̣ ̣ ̣ κωμ]|ω̣δοὺς ἠξι[ώ]θη τω
    4μο[ ̣ ̣ ]ε[ ̣ λ]|έγω κ[α]ὶ σίλλον καὶ
    διασκώ[π]|την καὶ διατιθέ-
    μενον [εἰς] | μῶκον καὶ χλευ-
    αστὴν κ[αὶ] | τωθα[σ]τὴν καὶ σαρ-
    8καστὴν [καὶ] | μυκτηριστὴν
    [ ̣ ̣ ̣ ]ε̣ν[ ̣ ̣ ̣ ]| τὸ π[ε]ρικάμπτειν
    [ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ̣ ]|ιετ[ ̣ ̣ ̣ ] ̣ ̣ τοις
    (deest numerus incertus linearum)

    Dans la fin de ce livre consacré à la calomnie, un certain nombre de types voisins du calomniateur (διάβολος, col. Z) étaient, à l'évidence, passés successivement en revue: ainsi le μῶκος (moqueur) est-il présent dès la col. T. Ensuite les termes τρωκτής (celui qui croque avidement), puis μῶμος (le reproche railleur) et βάσκανος (celui qui médit par jalousie) se rencontrent respectivement au début, puis vers le milieu de la col. U. Le σαρκαστής (celui qui se montre sarcastique) est défini dans la col. V, tandis que le μυκτηριστής (celui qui fronce le nez par dérision) est évoqué en haut de la col. W. Viennent s'y ajouter, dans la col. X, le σίλλος (celui qui regarde de travers en se moquant), le διασκώπτης (celui qui ne cesse de railler), le διατιθέμενος [εἰς] μῶκον (celui qui est disposé à la moquerie), le χλευαστής (celui qui tourne en dérision) et le τωθαστής (taquin). Cela fait déjà plus de dix termes différents (sur seulement cinq colonnes) pour désigner des caractères apparemment voisins! On remarquera aussi la présence probable du terme κωμωδούς, les acteurs comiques,[12] à la l. 3 de la col. X, ce qui semble suggérer un lien entre les diverses formes de calomnie-raillerie et les comédiens.

    Ébauchons une traduction encore provisoire des l. 4–8, qui constituent un ensemble syntaxique simple, une énumération en l'occurrence:

    ... je veux parler aussi bien de celui qui regarde de travers en se moquant (σίλλος) ou du railleur continuel que de celui qui est disposé à la moquerie (διατιθέμενος [εἰς] μῶκον), de celui qui tourne en dérision, du taquin (τωθαστής), de celui qui raille de façon sarcastique ainsi que de celui qui fronce le nez par dérision...

    Est-ce Philodème lui-même qui esquissait ces caractères? Ou bien empruntait-il ces portraits à un autre auteur, comme il le fait dans L'Arrogance, un autre livre des Vices et vertus opposées, où est reproduite expressément la substance, sinon toujours la lettre même d'un "opuscule sous forme de lettre" composé par un auteur féru de psychosociologie (avant l'heure), un certain Ariston – dont on ignore s'il était originaire de Céos, comme le péripatéticien, ou plutôt de Chio, comme le stoïcien?[13]

    Répondre à pareilles questions est, pour l'heure, bien prématuré assurément, même si le parallèle entre ces deux livres du même ouvrage philodémien consacré aux vices et aux vertus n'est sans doute pas totalement illégitime, me semble-t-il. Car, dans les col. T à X, on assiste également à la revue rapide d'un certain nombre de types, du "moqueur" cette fois, qui sont désignés par des termes généralement tenus pour synonymes par les traducteurs modernes, comme les y encourage d'ailleurs l'Onomasticon de Pollux (au livre V en particulier). Toutefois, un Grec lettré comme Philodème devait forcément mettre sous ces mots des nuances subtiles, à travers des variations sur le type général du "railleur." Ce dernier est bien une espèce du genre "calomniateur" (δίαβολος), lequel était justement l'objet de la monographie philodémienne. On soulignera, en tout cas, la grande richesse du vocabulaire éthique et psychologique qui se rencontre dans ces colonnes finales, certains termes (en particulier parmi les composés) étant même des hapax legomena comme les substantifs διασκώπτης, qui est indubitablement à restituer à la l. 5 de cette colonne, ou encore σαρκαστής, celui qui raille de façon sarcastique (col. V, l. 17).


    En conclusion, bien que notre étude du P.Herc. Paris. 2 n'en soit encore qu'à ses débuts, la physionomie de la fin du rouleau commence à se laisser entrevoir à partir des fragments épars. Il est assurément encore beaucoup trop tôt pour préciser le contenu de ces colonnes finales (à plus forte raison de l'ensemble du volumen), ou même pour fournir une première estimation de ce qu'il pourra nous apporter de nouveau en matière de psychologie morale sur le vice de la calomnie. Néanmoins, on n'est pas surpris de retrouver ici le goût prononcé de Philodème pour l'étude subtile et nuancée des types humains et des vices majeurs de l'humanité, quand on a étudié de près, comme j'ai pu le faire ces derniers temps, la fin du livre X des Vices par exemple, qui était consacré à l'arrogance.[14]

    Peut-être y a-t-il aussi beaucoup à attendre, pour l'édition du P.Herc. Paris. 2, d'un projet de lecture, à l'aide de moyens d'investigation performants, des couches cachées des originaux carbonisés, que notre équipe a monté depuis peu en étroite collaboration avec le Dr. Brent Seales,[15] spécialiste d'imagerie informatique. Car l'une des difficultés majeures des papyrus d'Herculanum est, on l'a rappelé plus haut, l'existence de multiples restes de strates superposées (sovrapposti), qui nuit gravement à la lecture du rouleau. Certes, leur enlèvement un à un par des moyens chimique, puis mécanique (selon la méthode dite "d'Oslo," initiée par le Prof. K. Kleve et ses collègues norvégiens) n'est pas impossible; mais il est laborieux, risqué et, dans l'ensemble, plutôt décevant. De fait, il est bien difficile de ne décoller qu'une couche à la fois, et, trop souvent, les sovrapposti ainsi détachés se fragmentent en plusieurs morceaux (même si ceux-ci peuvent être généralement conservés sur du papier japon, après décollement). Si une habile combinaison de l'analyse aux rayons-X avec l'IRM permettait (enfin!) d'accéder au texte caché, couche après couche, sans toucher au papyrus, en d'autres termes si l'encre des papyrus d'Herculanum, à base de noir de fumée, autrement dit de carbone,[16] pouvait être distinguée du papyrus carbonisé par l'usage combiné de ces procédés technologiques réservés à l'origine à l'exploration médicale et, bien sûr, non destructeurs, ce serait là un énorme pas en avant dans nos études. L'avenir proche permettra de savoir si un tel espoir était fondé ou si ce n'était là qu'une chimère. En effet, l'Institut de France et la Commission des Bibliothèques, que nous avions sollicités, ont autorisé en septembre 2007, à titre exceptionnel, le prêt (pour une durée de huit mois) de trois fragments (de taille réduite, mais présentant de multiples strates superposées) de ces précieux vestiges de livres antiques pour une expérimentation menée aux Etats-Unis par des collègues de plusieurs institutions américaines, et l'expérience s'est achevée, en juillet 2008, par le rapatriement du précieux matériel. Une première publication des résultats obtenus devrait paraître dans les CRAI dans les prochaines années par les soins du Dr. Brent Seales.

    Notes

    1. Je tiens à remercier ici très vivement M. Jean Leclant, Secrétaire perpétuel de l'AIBL, et Mme Mireille Pastoureau, Conservateur général, Directeur de la Bibliothèque de l'Institut de France, ainsi que la Commission des Bibliothèques pour m'avoir autorisé à publier les photos infrarouges qui ont servi à fabriquer ce premier morceau de maquette virtuelle du P.Herc. Paris. 2. Notre collègue Adam Bulow-Jacobsen vient d'achever une couverture photographique du P.Herc. Paris. 2, à la fois infrarouge et couleur, ce qui fournira d'utiles informations supplémentaires (telles que l'échelle, le relief du papyrus, les inscriptions portées sur le papier support, etc.) que ne peuvent procurer les images dites "multispectrales" du CPART (voir la note 3 ci-dessous). La maquette présentée ici a été réalisée à partir de ses photos infrarouges. Qu'A. Bulow-Jacobsen trouve ici l'expression de la profonde gratitude de notre équipe.return to text

    2. On trouvera d'autres informations sur le travail en cours en consultant le site Internet de l'Institut de France à l'adresse suivante: http://www.aibl.fr/prix-et-travaux/domaines-d-etude/antiquite/article/les-papyrus-d-herculanum-de-paris?lang=fr, sous la rubrique "Les Papyrus d'Herculanum de Paris."return to text

    3. De Brigham Young University, à Provo (Utah), pour le compte du Center for the Preservation of Ancient Religious Texts (CPART, Provo). Nous adressons l'expression de notre reconnaissance à S.W. Booras et à son équipe, car leurs photographies (en format TIFF et à très haute résolution) sont extrêmement précieuses pour notre travail sur le P.Herc. Paris. 2.return to text

    4. Ce décalage peut aller de quelques centimètres à une largueur qui peut atteindre jusqu'à deux colonnes, au tout début du volumen.return to text

    5. Et aussi sur les photos polaroïd prises au fil de l'ouverture du rouleau (datées des années 1986–1987), et sur lesquelles a été repérée, grossièrement avec un feutre de couleur, la position initiale sur le rouleau du fragment considéré.return to text

    6. Les fr. 280–283 sont des restes de l'agraphon final; seul le fr. 280 présente des traces d'encre qui pourraient bien correspondre à la partie médiane du nom de l'auteur, [Phi]lodè[me].return to text

    7. On appelle en effet "fr. x A", "fr. x B", etc. ce qui subsiste de colonnes successives se trouvant sur un seul et unique fragment (x) de papyrus, et séparées par un entrecolonnement vide d'écriture qui garantit de facto leur consécution.return to text

    8. Ce passage a fait l'objet d'une édition provisoire en 1989: M. Gigante e M. Capasso, "Il ritorno di Virgilio a Ercolano," SIFC 7 (1989) 3–6.return to text

    9. Cela prouve qu'ils n'étaient pas seulement les amis d'Horace, mais aussi ceux de Philodème.return to text

    10. Horace les mentionne; voir en particulier Satires I, 10, v. 40 et suiv., puis 86 et suiv.return to text

    11. Ce sont là des précisions très utiles figurant sur les photos polaroïd.return to text

    12. On relèvera également le participe κωμωδουμένους vers le milieu de la col. T.return to text

    13. Telle est l'opinion (plutôt convaincante) que, à la suite d'A.M. Ioppolo ("Il ΠΕΡΙ ΤΟΥ ΚΟΥΦΙΖΕΙΝ ΥΠΕΡΗΦΑ-ΝΙΑΣ: una polemica antiscettica in Filodemo?," in G. Giannantoni et M. Gigante [éds.], Epicureismo Greco e Romano. Atti del Convegno Internazionale Napoli, 19-26 Maggio 1993 [Naples 1996] 715–734), s'efforce d'étayer G. Ranocchia (2007), contre l'avis de nombreux autres savants, parmi lesquels M. Gigante ([1997] "I sette tipi dell'archetipo 'il superbo' in Aristone di Ceo," in U. Criscuolo et R. Maisano [éds.], Synodia. Studia humanitatis Antonio Garzya septugenario ab amicis atque discipulis dicata. Collectanea 15 [Naples 1997] 345–356), qui tiennent pour le péripatéticien. Ranocchia a en effet proposé dernièrement une réédition partielle des col. 10–24 du P.Herc. 1008, l'accompagnant d'une traduction italienne et d'un commentaire, sous le titre Aristone Sul modo di liberare dalla superbia nel decimo libro De vitiis di Filodemo (Florence 2007).return to text

    14. C'est le P.Herc. 1008, mentionné dans la note précédente, et dont G. Indelli prépare une nouvelle édition pour la "Scuola di Epicuro."return to text

    15. Du Vis Center Laboratory for Advanced Networking, de l'Université du Kentucky à Lexington.return to text

    16. Si l'encre était "métallique" (comme nombre d'encres postérieures aux IIIe-IVe s.), les rayons-X permettraient de la distinguer aisément du papyrus qui, lui, ne comporte pas de trace de métaux. Malheureusement, dans le cas présent, tout est soit carboné (l'encre), soit carbonisé (le papyrus), ce qui rend la distinction entre les deux hautement problématique.return to text