L'Istituto Papirologico "G. Vitelli" organise des fouilles sur le site d'Antinoé depuis 1935/1936.[1] Après plusieurs interruptions, les fouilles ont repris en 2002, sous la direction de R. Pintaudi. La présente contribution est consacrée aux textes coptes, principalement à ceux qui ont été trouvés lors des dernières campagnes de fouilles, centrées sur la nécropole nord, et plus précisément sur l'église et le complexe religieux dédié à saint Kollouthos. Le matériel copte d'Antinoé est particulièrement abondant et varié; il comprend des textes littéraires, documentaires et épigraphiques, ainsi qu'un grand nombre de billets oraculaires.

    Les textes littéraires

    La plupart des textes littéraires trouvés à Antinoé sont bibliques. Je présente ici une liste des textes identifiés à ce jour.[2]

    Deux groupes se distinguent dans cet ensemble: les parchemins, qui datent généralement des IVe, Ve et VIe siècles, et les textes écrits sur papyrus, datant des VIIe–VIIIe siècles. Deux de ces textes présentent des caractéristiques dialectales marquées: un fragment de psautier bilingue, grec-copte achmimique, et une languette de parchemin portant le texte de Mt 26, dans une forme de bohaïrique.

    AT
    Gn 43, 17–18, 21–22, 25, 29
    Nb 14, 27–28; 30–31; 34; 36
    2 R 2, 26; 3, 1, 19, 24–25
    Ps 10, 4; 10, 7 (papyrus)
    Ps 43, 13–14; 18–19
    Ps 48, 12; 19–20?
    *Ps 49, 15–18; 20–22; 52, 5–6; 53, 1–4
    Ps 67, 26–31: 33–36; 68, 11–12
    *Ps 75, 4–6 (en copte); 76, 3–5 (en grec)
    *Ps 102, 7–9; 17–19; 103, 1–5; 12–16; 24–28; 34–35; 104, 1–3; 10–15; 23–28; 36–41; 105, 2–6; 13–18; 24–30 (papyrus)
    Ps 101, 14–22
    Es 41, 2–42, 11
    *Si 29, 6–9; 16–18 (papyrus)
    *4 M 5, 2–6
    NT
    Mt 11, 25–29
    Mt 26, 55–73
    *Jn 10, 33–11, 24
    2 Co 1, 18; 2, 5
    2 Tm 4, 8...

    Les textes documentaires

    Les fouilles ont aussi permis de mettre au jour des textes documentaires, écrits sur papyrus ou ostraca. On compte plusieurs lettres, dont certaines sont assez bien conservées.

    Les textes épigraphiques

    Le magasin des fouilles italiennes contient de nombreuses inscriptions funéraires grecques et coptes. Plusieurs d'entre elles sont similaires à celles publiées par G. Lefebvre[3] (= SB Kopt. I 764–778); certaines commencent par une invocation à "Dieu de saint Kollouthos,"[4] formule qui rappelle les billets oraculaires (cf. ci-dessous).

    Une stèle de marbre présente un intérêt tout particulier.[5] Il s'agit de l'épitaphe du diacre Anastasé, décédé en 836; le texte, écrit sur 25 lignes, présente une série de formules poétiques (cf. ll. 1–6 "Ô vie de ce monde qui es pleine de chagrin et de gémissements! Ô voyage à l'étranger qui es plus lointain que jamais! Ô navigation dans laquelle il est difficile d'arriver au rivage! La mer est immense et les flots sont sauvages"). Ces formules rappellent notamment l'épitaphe de Pièu de Deir Abou Hennis (datée de 765; = SB Kopt. I 780 = M. Cramer, Die Totenklage bei den Kopten. Mit Hinweisen auf die Totenklage im Orient überhaupt [Vienne 1941] n. 2).

    Les billets oraculaires

    La présence d'un centre oraculaire à Antinoé est bien connue depuis les premières fouilles italiennes sur le site. Trois billets oraculaires trouvés dans la nécropole nord furent publiés par S. Donadoni en 1954 et 1964,[6] et, ensuite, une petite dizaine de pièces fut éditée par L. Papini.[7] Mais ce sont en réalité des dizaines de billets oraculaires qui ont été découverts près de l'église de Kollouthos, notamment ces dernières années. Le nombre de billets avoisine à présent les 200 exemplaires.[8] Ils sont écrits, dans leur grande majorité, en copte, et on peut les dater des VIe–VIIe siècles. Certains billets ont été trouvés dépliés, d'autres étaient encore fermés avec un bout de cordelette.[9]

    Matériellement, les billets sont de petites dimensions; on y rencontre une grande variété d'écritures (allant de l'écriture libraire à la cursive très rapide). Du point de vue du contenu, les demandes sont le plus souvent relatives à des problèmes médicaux: le consultant veut dans ce cas savoir si le traitement envisagé sera efficace.

    Le texte s'articule usuellement en trois parties:[10] – une invocation à Dieu, par l'intermédiaire du saint patron d'Antinoé ("Dieu de saint Kollouthos"); – l'introduction de la demande du consultant ("si tu ordonnes que..."), suivie de l'objet de la consultation proprement dit (par exemple "je mange des œufs"); – la formule conclusive, dans laquelle on demande à Dieu d'indiquer que le billet correspond à sa volonté ("fais-moi sortir ce billet!").

    La pratique oraculaire et les billets vierges

    Le mécanisme général des demandes oraculaires est bien connu.[11] Le consultant se présente avec deux demandes, l'une positive, l'autre négative, fermées toutes les deux, et il les remet au prêtre. Dieu indique ensuite, d'une manière qui ne nous est pas connue, quel billet obtient son assentiment, et ce billet est alors remis au consultant qui peut l'ouvrir et découvrir la réponse choisie.

    On a trouvé cependant, lors des fouilles, des billets entièrement blancs, fermés et ficelés exactement comme les demandes oraculaires. Je pense que ces papyrus vierges font office de réponse négative à la question posée.[12] On peut en effet imaginer qu'il n'était pas nécessaire d'écrire complètement deux textes à peu près identiques, à une négation près.[13]

    Un autre mécanisme a également été mis en évidence par les fouilles récentes. Un billet fermé a été découvert en 2006, qui ne contient qu'un mot, écrit en grec, συμφέρον, entouré de deux croix.[14] Le mot, qui signifie "utile," est attesté quelques fois dans les billets oraculaires coptes du site (dans les formules finales: "donne-moi ce sumphéron," par exemple). Je suppose que la procédure était dans ce cas en partie orale. Le consultant aurait posé sa question et il aurait écrit, ou fait écrire, συμφέρον "utile" sur un morceau de papyrus, signifiant que la réponse à sa question était "oui," et aurait laissé l'autre billet blanc, représentant la réponse "non."

    Il faut aussi noter la découverte d'un fragment d'ostracon, de petites dimensions, portant au recto le texte d'une demande oraculaire, et au verso, une croix. Il s'agirait d'une troisième variante du mécanisme oraculaire. J'imagine que deux ostraca, représentant les deux réponses possibles, étaient présentés au consultant, après avoir été retournés (de manière à ce que la face portant le texte fût cachée).

    La pratique de l'incubation et les ex-votos

    Un autre intérêt des fouilles récentes est de permettre de faire des liens entre les différentes sources qui nous renseignent sur le sanctuaire. Un des miracles de Kollouthos conservé en copte raconte l'histoire suivante:[15] un démon saute sur les seins d'une femme. Sa poitrine se met à enfler au point de menacer sa vie. La jeune femme décide d'aller dormir dans le martyrion de Kollouthos. Le saint lui apparaît en rêve et lui donne des conseils. Elle les applique, obtient la guérison, et ensuite elle fabrique un ex-voto en forme de sein (la partie de son corps qui a été guérie).

    On peut mettre ce texte en rapport avec les nombreux ex-votos en bronze trouvés sur le site, notamment un qui représente un sein (trouvé le 19.02.2007; Kôm est - cadrant D1 - niveau III). La pratique de l'incubation dont il est également question dans le miracle est sans doute à mettre en relation avec les deux lits qui ont été découverts dans le complexe qui entoure l'église de Kollouthos.

    Les bains de Kollouthos

    Plusieurs billets oraculaires mentionnent la présence d'un bain. L'objet de la consultation oraculaire est, dans ce cas, de savoir si le consultant doit se laver dans le "bain" pour obtenir la guérison.[16] Les fouilles ont mis au jour, à une dizaine de mètres devant l'église, des bassins, qu'il faut peut-être identifier avec le bain de Kollouthos.

    Les billets oraculaires découverts à Antinoé et les résultats archéologiques des fouilles, joints aux éléments contenus dans les textes hagiographiques, jettent donc un peu de lumière sur cet intéressant complexe médico-religieux et permettent de mieux comprendre la destination des bâtiments qui s'étendaient autour de l'église de Kollouthos et de les mettre en rapport avec le culte du saint médecin et les pratiques oraculaires.

    Notes

      1. Il y a eu des campagnes en 1935–1940, 1964–1966, 1968, 1973–1977, 1979–1993, 2000.return to text

      2. Les textes précédés d'un astérisque ont été publiés dans "Textes coptes et grecs, " in R. Pintaudi (ed.), Antinoupolis I (Florence 2008) 131–162.return to text

      3. G. Lefebvre, "Égypte chrétienne V. Nouvelle série d'inscriptions coptes et grecques," ASAE 15 (1915) 113–139.return to text

      4. On peut les comparer par exemple à SB Kopt. I 685 ou 686.return to text

      5. N° d'inv. 925 (Nécropole nord; 04.10.1993). Le texte a été publié dans "Textes coptes et grecs," op.cit. (ci-dessus, n. 2), n° 7.return to text

      6. S. Donadoni, "Due testi oracolari copti," in A. Guarino et L. Labruna (eds.), Synteleia V. Arangio Ruiz (Naples 1964) 286–289; S. Donadoni, "Una domanda oracolare cristiana da Antinoe," RSO 29 (1954) 183–186.return to text

      7. L. Papini, "Biglietti oracolari in copto dalla Necropoli Nord di Antinoe," in T. Orlandi et F. Wisse (eds.), Acts of the Second International Congress of Coptic Studies (Rome 1985) 245–256; PSI Congr. XVII 20–21. return to text

      8. Ils feront prochainement l'objet d'une publication dans un volume plus général sur Kollouthos, qui inclura les résultats archéologiques et architecturaux, ainsi que l'étude des textes hagiographiques relatifs au saint médecin.return to text

      9. Le travail de restauration des pièces a été effectué par les soins de D. Minutoli.return to text

      10. La traduction ici est celle de NN 07 – Kôm est – A3 – I – 23.01.2007.return to text

      11. A. Papaconstantinou, "Oracles chrétiens dans l'Égypte byzantine: le témoignage des papyrus," ZPE 104 (1994) 281–286 et G. Husson, "Les questions oraculaires chrétiennes d'Égypte. Continuités et changements," in B. Palme (ed.), Akten des 21. Internationalen Papyrologenkongresses (Stuttgart-Leipzig 1997) 482–489.return to text

      12. Bien sûr, ce n'est que dans le cas où le billet n'a pas été ouvert que l'on peut reconnaître la fonction de ces morceaux de papyrus vierge.return to text

      13. Je n'ai d'ailleurs pas encore trouvé dans la documentation d'Antinoé de billets négatifs (avec une formule niée).return to text

      14. NN 06 – Kôm Est – D1 – III – 06.02.2006.return to text

      15. De miraculis Sancti Coluthi (Paris BN 12915, fol. 22–25), publié par P. Devos, "Autres miracles coptes de saint Kolouthos," Analecta Bollandiana 99 (1981) 285–301. Voir aussi la version arabe: U. Zanetti, "Les miracles arabes de Saint Kolouthos (Ms. St-Macaire, Hagiog. 35)," in U. Zanetti et E. Lucchesi (eds.), Ægyptus Christiana. Mélanges d'hagiographie égyptienne et orientale dédiés à la mémoire du P. Paul Devos Bollandiste (Genève 2004) 43–109, en part. 101.return to text

      16. Cf. par exemple Donadoni, "Due testi oracolari copti," op.cit. (ci-dessus, n. 5) 286–289.return to text